Dans une tente,
près de la Méditerranée,
une femme âgée gémit dans les douleurs
de l’enfantement.
une femme stérile donne la vie.
Un enfant vient au monde
dans un éclat de rire.
Pourtant, bien avant cet éclat de rire,
il y en eut un autre :
le rire amer de Sara face à la quatrième
répétition de la promesse de Dieu.
Un rire tellement compréhensible :
comment croire encore en une descendance
quand la vieillesse est là, quand l’espérance
de toute une vie s’est révélée stérile.
Quand l’ancienne promesse est répétée,
Sarah rit parce qu’il vaut mieux
rire que pleurer…
En fait,
Sarah et Abraham font ici une expérience
que nous connaissons tous bien,
l’expérience de la patience de Dieu.
Ses promesses mettent du temps à s’accomplir…
La patience de Dieu…
Qu’est ce que c’est ?
Il ne s’agit pas bien sûr de nonchalance
ou de négligence.
Dieu ne dit pas à Abraham et Sarah.
Yo ! Du calme ! Y a pas le feu au lac !
On n’est pas pressé !
Y a pas mort d’homme…
Lambiner, traîner c’est sans doute
mettre à l’épreuve la patience de l’autre
mais ce n’est pas faire preuve de patience…
La patience de Dieu ne signifie absolument pas
qu’il prend notre attente
à la légère…
Il ne s’agit pas non plus
de la patience passive voire forcée
que l’on manifeste quand on attend quelqu’un
ou quelque chose.
Cette patience qui s’exprime dans le
« Bon, mais qu’est ce qu’il fait encore ? »,
qui consiste à regarder sa montre et
à faire les cent pas.
Dans cette histoire, Dieu n’attend rien
de Sarah et d’Abraham,
il n’attend pas un événement qui permettrait
à Sarah d’être enceinte :
c’est lui qui provoque la grossesse
de Sarah.
Et pourtant Dieu attend :
il n’attend pas quelque chose.
Il attend.
Il est patient de la seule vraie patience,
de la patience active :
cette patience qui consiste à laisser de la place
et du temps à l’autre.
Cette patience qui s’exprime dans le
« Parle, je t’écoute ».
Avant de faire d’Abraham et Sarah
les porteurs de sa promesse,
la souche de ce peuple nombreux,
Dieu les laisse être eux,
dans toute leur stérilité humaine,
dans toute leur inutilité.
Avant de le faire Abraham, père d’un peuple,
Dieu le laisse être Abram.
Pourquoi ?
Peut-être pour que l’histoire d’Abraham
et de Sarah manifeste bien
que ce n’est pas grâce au potentiel humain
que s’accomplit la promesse de Dieu.
Peut-être.
Mais cette réponse théologiquement correcte
est dangereuse :
elle n’est, en effet, que spéculation.
L’histoire d’Abraham et de Sarah
nous parlera sans doute bien plus
si nous nous en tenons à ce simple fait :
elle nous dit la patience de Dieu.
Cette patience dont nous faisons l’expérience
aujourd’hui, nous qui attendons
la pleine manifestation
de son Règne.
L’histoire d’Abraham
et de Sarah
nous dit de quelle nature est cette patience.
Non pas de la nonchalance,
si Dieu attend, cela ne signifie pas
qu’il se désintéresse de nous.
Bien au contraire,
dans ce monde tellement opposé à son Règne
il est présent,
il se tient à nos côtés, nous soutient et souffre
de nos souffrances.
Dieu n’attend pas non plus
quelque chose en particulier,
et surtout, il n’attend rien de nous
et certainement que nous construisions son royaume :
il attend parce qu’il est patient,
il attend pour nous laisser un espace,
un temps où être ce que
nous sommes.
« Ah mais alors, c’est du sadisme de sa part,
il se plait à nous voir mariner,
à nous voir nous perdre et désespérer
de notre stérilité ! »
Non ! Ce serait le cas s’il se taisait
mais il a promis à Abraham une descendance,
il nous a promis l’avènement
de son Royaume et sa Parole est certaine.
Dieu attend mais il ne nous laisse pas
sans espérance.
J’ouvre ici une petite parenthèse.
Cela pourrait-il être autrement ?
Dieu pourrait-il ne pas être patient et donner
à Abraham une descendance aussitôt
qu’il le lui promet ?
Dieu pourrait-il ne pas être patient
et transformer immédiatement nos cœurs
de pierre en cœur de chair,
établir son Royaume une bonne
fois pour toute ?
La question est à la fois dangereuse
et nécessaire.
Elle est dangereuse
parce que parler de Dieu au conditionnel
c’est souvent dire que nous, à sa place,
on aurait pu faire mieux.
Elle est nécessaire et il est nécessaire d’y répondre
« oui, Dieu aurait pu être impatient
et cela n’aurait rien retiré à son amour
et à sa puissance
(des pierres, Dieu aurait pu tirer des enfants d’Abraham)
Pour bien comprendre
que la patience de Dieu est complètement libre,
Dieu n’est pas obligé d’être patient,
il l’est. C’est tout.
Fin de la parenthèse
Nous qui attendons,
souvent avec impatience que se manifeste enfin
pleinement le règne
de Dieu.
Face à cette patience de Dieu,
dans notre attente, nous sommes tous,
je crois, à la fois,
Abraham et Sarah.
Nous sommes Abraham,
nous découvrons que nous avons foi
en cette promesse,
nous découvrons qu’elle éclaire notre vie,
qu’elle nous fait avancer.
Et même quand elle tarde à se réaliser,
nous en vivons déjà ;
C’est bien ce qui nous amène ici ce matin,
c’est bien pour cela que nous apprêtons
à fêter Noël.
Malgré nos deux mille ans d’attente,
malgré nos doutes et nos interrogations,
nous croyons que le bébé allongé
sur la paille de Bethlehem
est appelé à régner sur ce monde
et à le transformer.
D’où nous vient cette foi, cette
conviction profonde ?
Certainement pas de notre raison,
ou bien celle-ci serait vraiment défaillante :
comment peut-on, en raisonnant,
penser qu’un homme né dans une étable
à une date inconnue et mort sur une croix
nous révèle le Dieu
souverain ?
En effet, alors même que,
comme Abraham,
Dieu nous donne de croire en sa promesse,
nous sommes aussi Sarah et toute cette histoire
nous fait bien rire.
D’un rire jaune, d’un rire amer :
ce rire qui est le cri de notre raison
et de notre désespoir.
Comme Sarah,
nous voulons prendre de la distance,
refuser que l’on nous trompe encore,
que l’on nous fasse attendre quelque chose
dont tout nous dit que c’est impossible
et quelle meilleure arme alors que le rire,
le rire qui dit bien que tout ça c’est du vent.
Nous nous scandalisons parfois
que notre foi prête à rire
. Mais soyons honnête, est-ce qu’elle n’est pas
risible au point de nous faire rire
nous-même parfois ?
Bien sûr comme Sarah nous nierons
« Non je n’ai pas ri »
Non, je ne me suis jamais dit
que c’était impossible,
irréalisable que ce n’était qu’une chimère.
Pourquoi Sarah nie-t-elle avoir rit ?
Pourquoi a-t-elle peur alors qu’après tout
elle n’a plus rien à perdre.
Parce qu’en fait, elle a encore beaucoup à perdre,
parce que malgré son rire,
elle continue de croire, d’espérer en cette promesse
et qu’elle sait bien que son rire
est un refus et qu’en rejetant ainsi
cette promesse,
elle perd définitivement tout espoir
qu’elle se réalise.
Et voilà que le miracle se produit :
Isaac vient au monde,
Isaac c'est-à-dire « il rit ».
Le refus de Sarah n’a pas empêché
la promesse de Dieu
de se réaliser pour elle.
On peut le dire de bien des manières :
le rire jaune de Sarah est devenu rire de joie,
Dieu a changé le rire en rire,
à l’amer sarcasme humain répond
l’humour joyeux de Dieu.
Frères et sœurs,
entendez ce rire nouveau de Sarah
et que la patience de Dieu ne vous conduise
pas à la désespérance !
Dieu transforme notre rire de désespoir
en rire de joie.
Là où il n’y avait plus que le désespoir aride,
il pose une naissance,
là où le vieil homme se mourait,
il fait naître un homme nouveau.
Et cette espérance se concrétise
en Jésus Christ, Dieu qui vient
dans le monde.
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