« Si tu respectes ma loi,
je te mènerais vers un pays où coulent
le lait et le miel. »
« Si tu te conduis bien,
tu iras au paradis ».
Et, d’un autre côté :
« si la sécheresse s'arrête, je t'offrirais mes
plus belles têtes de bétail ».
« Si je reçois cette promotion, j'irais au culte
tous les dimanches pendant,
allez, 6 mois ».
La religion se traduit toujours dans une logique
d'échange entre l'homme
et la divinité.
La relation professionnelle est, après tout,
une relation d'échange (un travail contre un salaire)
dans laquelle on introduit, en plus, une dimension hiérarchique.
Ce qui convient très bien à la religion.
S'il y a échange, la divinité n'en est pas moins
le supérieur hiérarchique ultime.
Vue sous l'angle de la logique humaine religieuse ,
Le Royaume des cieux est donc semblable au pire des patrons.
Au pire des patrons sur un plan économique,
sur un plan relationnel et,
enfin sur un plan éthique.
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Le pire des patrons sur un plan économique,
cela saute aux yeux à la lecture de la parabole :
payer une heure de travail au même prix qu'une journée,
c'est quand même du grand n'importe quoi.
Ça relève autant de l'incitation
à la paresse
(pourquoi donc me fatiguerai-je puisque
le résultat sera le même)
que du mépris du travailleur
(ainsi, ni mon zèle, ni ma peine ne seront reconnus).
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Le pire des patrons sur un plan relationnel
parce qu'il pousse le vice jusqu'à afficher son injustice
aux yeux de tous.
Il aurait été si simple de payer d'abord les ouvriers
de la première heure.
Ainsi, tout le monde aurait été content.
Mais non, notre patron se plaît à faire
du scandale...
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Pire que tout cela,
il y a cette petite phrase qui devrait réunir
le communiste le plus militant et le capitaliste le plus convaincu
dans le même sursaut d'horreur :
Ne m'est-il pas permis de faire de mon bien ce que je veux?
Mais quand un travail est fait, le salaire est un dû.
On peut considérer qu'il n'appartient plus à celui qui le verse.
Et voilà que notre patron affirme faire acte de charité
en donnant leur salaire
à ses ouvriers.
On peut, bien sûr s’arrêter là et affirmer qu’a la justice de Dieu,
le patron donne aux ouvriers de la première heure
ce qui est juste,
s’ajoute sa bonté et il donne aux ouvriers de la onzième heure
ce qui est charitable.
C’est une lecture tout à fait valable et justifiée.
A condition toutefois qu’elle nous pousse à regarder
au fond de notre cœur
et à nous poser à nous même cette question :
« ton œil est-il mauvais parce que je suis bon ? »
Autrement dit
« N’ai-je pas tendance à regarder d’un sale œil
la bonté de dieu quand d’autres que moi
en bénéficient ? ».
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Mais, on peut également discerner dans cette parabole,
une brèche bien plus profonde.
Et si, ce «Ne m'est-il pas permis de faire de mon bien
ce que je veux? »
s’appliquait à toute la parabole ?
Et si, de la logique religieuse de l’échange,
du salaire,
la parabole des ouvriers
nous faisait passer d’un discours
de don ?
Ah mais tout de même il est bien question
de travail et de salaire dans cette parabole !
Sans doute, mais, ce travail n’est-il pas déjà de l’ordre du don ?
Le fait même d’envoyer ses ouvriers à la vigne
n’est-il pas de la part du patron
de la parabole
une grâce ?
J’en vois deux signes.
Tout d’abord le patron sort « à répétition »,
par 5 fois, pour aller embaucher des ouvriers.
Ce n’est pas parce qu’il n’a pas trouvé
suffisamment d’ouvriers la première fois :
sa question aux ouvriers de la dernière heure est claire
« Pourquoi restez vous ici tout le jour sans rien faire »
S’ils sont restés tout le jour,
c’est bien qu’ils étaient là dès le matin.
Et ce n’est pas non plus parce qu’il a besoin
de toujours plus d’ouvriers :
à quoi peuvent bien servir les ouvrier de la dernière heure ?
Si le patron embauche les ouvriers
de la dernière heure, c’est pour eux,
parce que personne n’a voulu d’eux.
Ainsi, l’embauche elle-même est bien une grâce.
Mais surtout,
le signe le plus flagrant que tout est don
dans cette parabole,
c’est son introduction :
Le Royaume des cieux est comparable
à un maître de maison qui sortit de grand matin
embaucher des ouvriers pour la vigne.
Nous sommes tellement conditionné à voir
le Royaume des Cieux comme une récompense post-mortem
quand nous nous focalisons immédiatement
sur l’heure de la paye.
Mais la parabole ne nous dit pas
« Le Royaume des cieux est comparable à un maître de maison
qui rassembla ces ouvriers après une journée de travail. »
C’est bien dès le point du jour que commence le Royaume
et l’embauche elle-même est bien
une grâce.
Mais ce Royaume des cieux qui commence avec l’embauche,
cet appel à aller travailler à la vigne qui est une grâce,
devrait déjà susciter en nous une certaine indignation…
« Quoi ? C’est ça le Royaume des cieux ? »
Mais où sont les félicités éternelles ?
Où sont la douceur et le repos ?
Où est la protection de Dieu ? »
Mais où sommes nous allés chercher tout ça ?
Où sommes nous allés chercher
que le Royaume des cieux étaient un jardin de délices
que nous rejoindrions après notre mort ?
Pas dans les évangiles en tout cas !
Et même pas dans le Nouveau Testament !
A aucun endroit, le Royaume de Dieu n’y est présenté
comme une douce récompense pour après la mort.
Le règne de Dieu c’est de prendre sa croix et de suivre
Jésus le Christ, le règne de Dieu ne vient pas de telle sorte
qu’on puisse l’observer (…)
En effet, le règne de Dieu est
au milieu de vous.
Mais alors, en quoi y a-t-il matière à rendre grâce ?
Pourquoi devrions nous louer Dieu ?
Pourquoi aspirer à ce Royaume s’il s’agit d’aller
travailler à la vigne ?
Eh bien écoutons notre soif d’être reconnu,
accepté, écoutons notre faim de nous sentir utile.
Et entendons-le qui nous appelle.
C'est-à-dire qu’il veut se servir de nous,
lui qui n’a besoin de rien.
C'est-à-dire qu’il nous reconnaît et qu’il nous donne
notre raison d’être, cette utilité
réelle et profonde.
Toi, le surhomme de la foi, le pilier de l’Eglise,
toi que dieu a pourvu de nombreux dons.
Rends lui grâce pour la force
qui t’est donnée.
Et toi, toi qui te poses tant de questions ;
toi dont la pratique est hasardeuse, irrégulière ;
toi qui ne sait pas en quoi tu peux servir ta communauté
parce que tu n’as ni force ni compétence particulière.
Rends-lui grâce parce que toi aussi tu es appelé
et donc aussi indispensable, aussi précieux
que le sont les autres.
Et tous, frères et sœurs,
rendons lui grâce car il ne nous reconnaît pas à la mesure
de nos compétences, de notre persévérance,
de la durée de notre travail :
il nous reconnaît à la mesure de son amour.
Un amour qu’il nous donne sans compter.
Rendons lui grâce parce qu’il est le maître,
parce qu’il fait ce qu’il veut de ses biens et qu’il nous les donne.
Rendons-lui grâce parce
qu’il est bon.
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