"Grande est
la capacité humaine à étouffer les sentiments,
y compris celui de la joie.
C’est à peine si l’on en prend conscience,
tant est ancienne, parfois, l’habitude de chasser
un tel sentiment – hôte indécent !
Pourquoi un interdit sur ce qui pourrait
ressembler à de la joie ?
A cause des liens de jadis : un père, une mère,
un tout proche allait mal,
on ne pouvait pas se permettre…
Et le réflexe a survécu :
la souffrance d’autrui est encore vécue
comme un interdit de goûter à la joie de vivre.
Le conditionnement a pris de l’ampleur avec les années :
comment être heureux quand
le monde va si mal ?"
Un mystique juif
de Safed écrivait au XVIe siècle :
« II n'y a rien qui puisse descendre du ciel,
s'il n'y a une force qui le désire»
. Ainsi donc, tout est dans le désir.
Bien avant Freud, Jésus tentait de réveiller
en ses auditeurs l'attente, la soif, l'aspiration :
«Demandez, et l'on vous donnera !»
A l'aube du christianisme comme aujourd'hui,
l'obstacle essentiel à son message de libération
demeure cette sorte d'anémie du désir
où l'on s'accommode de la vie dans une indifférence
proche de la désespérance.
«Demandez et vous recevrez,
afin que votre joie soit parfaite»,
insiste Jésus dans l'évangile de Jean
(16,24).
L'absence de complément permet de comprendre ainsi : «Soyez en demande !»
Voilà ce qui est déterminant pour vous acheminer
vers la joie «par-faite», «par-ache-vée», «accomplie»
que Dieu vous destine.
Si le Christ parlait ainsi,
c'est qu'il percevait en l'humain une force susceptible
de «désirer ce qui descend du ciel»
Ne nous méprenons pas
sur l'expression johannique de
«joie parfaite» !
Il n'y a pas à redouter une sorte de noyade en Dieu
dans une extase où l'on perdrait conscience
de sa propre identité:
il vaut mieux penser à la maturation d'un fruit
qui «accomplit» ou «par-fait»,
c'est-à-dire parachève peu à peu sa destinée de fruit.
Le processus s'inscrit si bien dans les réalités terrestres
que l'on peut parler di poids de la joie.
En effet, la joie est lestée de toutes les expériences douloureuses qui jalonnent l'existence.
Loin de les mettre entre parenthèse,
elle les entraîne avec elle et les travaille
jusqu'à les transfigurer
Ainsi, c'est dans la joie que le berger de la parabole
porte sur ses épaules sa brebis retrouvée
(Le 15,5) :
symboliquement, il assume o qui, dans son histoire personnelle, a été égaré et écorché.
Ce qu'i porte est lourd à porter, mais c'est le poids
de la joie, la joie d'être (ré)unifié, selon le symbolisme
du troupeau reconstitué.
C'est une joie dont la densité inclut
le tout de la condition humaine :
Le Christ nous initie à une joie qui n'évacue
aucune expérience négative
mais qui inclut
et transforme
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