La
vie est
une tragi-comédie
qui finit bien, mais nous
sommes totalement infoutus de
nous en rappeler. C’est l’avantage de la
croix : aussi terrible qu’elle soit, elle restera toujours
un signe positif : le "plus" de l’amour qui se donne,
qui rachète au prix fort et qui nous ajoute à…
l’infini. Tout ça ne tient pas vraiment
d’un point de vue mathématique :
c’est génial. Bon. Et au
milieu de cette
histoire,
on
oublie
toujours que
nous sommes tout
sauf des inconnus dans
l’équation. Des "produits en croix",
en quelque sorte : sauvés une bonne fois
pour toutes par le Christ. Son peuple ?
Pour jamais consolé.
N’empêche
qu’en
attendant,
il y a quelques petits
trucs qui nous rongent. Nous
faisons tous l’expérience de ces angoisses
qui s’insinuent, notamment au milieu de la nuit,
dans nos pensées. Ce projet que nous ne
pourrons jamais terminer à temps.
Cette parole que l’on n’aurait
pas dû dire, que l’on
regrette, que
l’on ne
voit
pas
comment
réparer. Celle
qu’on n’a pas dite, lors
de cette scène qu’on revit sans fin.
Cette personne à qui il faudra sourire demain
malgré tout ce qu’on a sur le cœur
à son égard. Ce rendez-vous
qu’on a trop longtemps
repoussé et
qui
risque
désormais
d’intervenir trop tard.
Cette peine inépuisable.
Cette humiliation cuisante qui nous
brûle encore l’amour propre. Ce qu’on
pensera de nous, peut-être. Ce à quoi on a déjà
dû renoncer, et les défaites qui viendront.
Ceux qu’on redoute ; ceux pour qui
on craint. Les rivalités
au travail,
les
amours
impossibles, les
épidémies de gastro,
les parapluies laissés chez
les coiffeurs, les pneus crevés,
les tuyaux de gaz à changer, les dates
des vacances, les chaussures oubliées pour
les mariages, les taches de gras, les livres
prêtés, les travaux à faire, les tiers
provisionnels, les cartes
de piscine,
les
virus
informatiques,
les anniversaires d’hier,
les réunions, les entretiens,
les critiques, les verres brisés,
les postes à pourvoir, les dates limites,
les vols à l’arrachée, les RTT, les lettres anonymes,
les carnets de correspondance, les profs
de math. Tout ça à la fois, souvent.
Et au matin, les yeux pleins du
sommeil dont on s’est privé,
on se rappelle qu’on
est trop grand
pour
avoir encore
peur des monstres
sous notre lit.Le vrai souci, c’est
que nous manquons de confiance. Partout.
Tout le temps. La question n’est pas,
bien entendu, d’aborder chaque
jour avec un angélisme béat.
Il y a des sujets
d’inquiétude
réels,
mais aussi
beaucoup d’ennemis
imaginaires ; et nous, au lieu
de remettre chacun à sa juste place,
nous les laissons se bousculer tels les voyageurs
d’un train qui s’amasseraient pour monter
tous en même temps sans laisser
descendre ceux qui sont
arrivés. Mais combien
de toutes
ces
préoccupations
présentent un réel danger ?
Et combien ne sont au fond que de
petits cailloux dans le vaste système d’émotions
qui gravitent autour de notre nombril ?
Est-ce que le pain quotidien veut
dire quelque chose pour nous ?
Voilà la question. Cette
notion de pain
quotidien,
ce dont
nous
aurons besoin
pour affronter notre
journée et pas une miette
de plus, a une vertu majeure : ce n’est
pas une nourriture qui vient de nous. En
s’abandonnant peu à peu à une
confiance dans la providence
(bien faire ce qui est de
notre ressort et
faire
confiance
pour le reste),
on déplace le centre de
gravité de notre univers intime,
et on finit par retrouver notre propre
place dans un ensemble plus large. Parfois,
on s’aperçoit même à cette occasion
que d’autres autour de nous
portent des soucis bien
plus cruciaux que
les nôtres.
Une
spiritualité
du pain quotidien ;
ce pourrait être une piste
intéressante…: on ne reçoit
vraiment Jésus qu’en se donnant
soi-même à lui. Car, finalement, il y a tant
de choses qui nous dévorent qu’il faut
bien que nous mangions Dieu,
pour ne pas nous vider
complètement.
E Prochain
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