Ekcheuô,
est un mot de la Bible,
un verbe grec qui signifie d’abord “verser”.
C’est un verbe très commun que celui de verser,
on l’emploie dans la conversation courante.
Mais c’est aussi un verbe qui implique
des compléments en plus du sujet,
celui qui verse.
Qu’est-ce qui
est versé ? Dans quoi,
où verse-t-on ? A partir de quoi ?
Et même comment verse-t-on, goutte à goutte
ou largement ? Verser est un verbe
qui ne va pas tout
seul.
Une petite
dizaine de verbes grecs
peuvent être traduits par verser,
certains étant des composés d’un verbe de base.
Ainsi celui qui nous occupe ici porte déjà
en luiune indication très importante
Ekcheuôest déjà composé
à partir d’un verbe cheuô,
qui veut déjà dire
“verser”.
Lui est ajouté
un préfixe : ek
qui amplifie sa signification
Ekcheuôveut littéralement
dire verser hors de, cette évidence
met l’accent non pas sur la destination
de ce qui est versé, mais sur l’origine : d’où vient
ce qui est versé et également sur l’action de verser,
sur le fait que ce qui est versé l’est.
Jusqu’au point où ce qui est versé
peut être versé dans rien, peut
ne pas être recueilli.
Ekcheuô,
ce n’est pas
“verser dans“, mais plutôt
“verser sur.” Un tel accent sur le verbe
verserse retrouve, plus précisément, dans le verbe répandre.
Répandre, cela se fait sans retenue, sans parcimonie,
sans mesure : tout est répandu. Mais il y a aussi
l’idée que ce qui est répandu ne l’est pas
au bénéfice de celui qui répand.
Répandre, ekcheuô,
est un verbe ouvert vers
l’extérieur. Et cette ouverture se déplie
de la perte au don, ou encore de la mort à la vie.
“Répandu perdu”: c’est du vin
par exemple,
du vin
nouveau.
L’image biblique
est bien connue, quasiment
passé dans l’expression commune,
proverbe de sagesse populaire. Jésus répond
par trois petites paraboles aux disciples de Jean le Baptiste
qui s’étonnent que les disciples de Jésus ne jeûnent pas :
«Les invités à la noce peuvent-ils être en deuil
tant que l’époux est avec eux ?
Mais des jours viendront
où l’époux leur sera enlevé :
c’est alors qu’ils
jeûneront.
Personne ne met
une pièce d’étoffe neuve à un vieux
vêtement car le morceau rajouté tire sur le
vêtement
et la déchirure est pire.On ne met pas de vin
nouveau dans de vieilles outres ;
sinon les outres éclatent,
le vin se répand
et les
outres
sont perdues.
On met au contraire le vin nouveau
dans des outres neuves
et l’un et l’autre
se
conservent.»
Matthieu 9,15-17
Versé
dans la vieille outre,
le vin est perdu, répandu
sur le sol et personne ne le boira,
personne ne se réjouira de l’avoir bu.
Le vin nouveau donne à entendre une nouveauté
de vie qui ne s’accorde pas avec d’anciennes
pratiques, d’anciens rites qui ne sauraient
rendre compte et signifier la
Bonne
Nouvelle.
—Répandu perdu”:
au bord le plus sombre
se tiennent, dans le Nouveau Testament,
quelques figures dont celle de Judas
mais Judas mort.
C’est l’apôtre
Pierre
qui, au premier
chapitre du Livres des Actes, fait état de
la mort de Judas :
« Il (Judas)
était compté parmi nous
et il avait eu part à ce même ministère.
Après avoir acquis un champ avec le salaire de l’injustice,
il est tombé en avant et s’est éventré,de sorte
que tous ses intestins se sont répandus.
La chose a été connue de tous les
habitants de Jérusalem,
à tel point que ce
champ a été
appelé
dans leur langue
—Hakeldamah, c’est à dire
“le champ du
sang”.»
Act 1,18-19
Le récit
de Luc évoque un accident
sans plus de précision que cette coupure
dans le corps par laquelle les entrailles se répandent
provoquant la mort. On peut noter que cela
ne s’accorde pas avec le récit de
Matthieu au chapitre 27,
selon lequel Judas
s’est pendu après
avoir
livré Jésus.
Du coté de la perte,
de la mort, c’est aussi du sang
qui est répandu, sang d’hommes tués
par d’autres hommes. Il s’agit en particulier
des prophètes qui ont été tués par leur peuple,
leur proches et quel malheur pour
les assassins et ceux qui
les approuvent !
« Quel malheur
pour vous ! Vous construisez
les tombeaux des prophètes, alors que ce sont
vos pères qui les ont tués ! Vous êtes
donc témoins et vous approuvez
les œuvres de
vos pères,
car eux,
ils ont tué les prophètes
et vous, vous construisez !
C’est pourquoi la Sagesse de
Dieu a dit :
Je leur enverrai des prophètes et des apôtres ;ils en
tueront et en persécuteront,
afin qu’il soit demandé
compte
à cette génération
du sang de tous les prophètes
qui a été répandu depuis la fondation du monde,
depuis le sang d’Abel jusqu’au sang
de Zacharie que l’on a fait périr entre
l’autel et la Maison ;
oui, je vous le dis,
il en sera
demandé compte
à cette génération. »
Luc 11,47-51
Pour le lecteur
de Luc, la tragique destinée
des prophètes est posée en parallèle
à la mort de Jésus, mais aussi aux persécutions
dont sont victimes les premières
communautés.
L’apôtre
Paul,
dans l’épître
aux Romains décrit les
manifestations du péché commun
à tous les humains en rassemblant des citations
de divers Psaumes, Proverbes et Prophètes pour conclure
une dénonciation ou plutôt un dévoilement des
raisonnements, des mensonges par lesquels
les hommes voudraient justifier
leurs conduites :
« Il n’y a pas
de juste, pas même un seul ;
il n’y en a pas un qui soit intelligent,
pas un qui cherche Dieu.
Tous se sont
égarés,
ensemble ils se sont pervertis,
il n’y en a pas un seul qui fasse le bien,
il n’y en a pas même un seul. Leur gosier est un sépulcre ouvert,
ils rusent avec leur langue, ils ont sous leurs lèvres
un venin d’aspic, leur bouche est pleine
de malédiction et d’amertume.
Ils ont les pieds agiles
pour répandre
le sang ;
la destruction
et le malheur sont sur leur chemin,
ils n’ont jamais connu le chemin de la paix,
il n’y a pas de crainte de Dieu
devant leurs yeux. »
Romains 3,10-18
L’apôtre
affirme ensuite
comment, face au péché universel
et inévitable, se tient, en Christ, la grâce de Dieu.
Le sang des hommes est répandu par des hommes,
répandu, perdu et leur vie disparait avec,
la place est alors laissée à la mort.
On répand ce qui n’est
pas à soi, comme
on vole,
on dérobe,
on prive, comme on se
veut maître de ce qui n’a pas de prix pour
avoir trop de valeur: la vie de l’autre.
Le sang de l’autre répandu,
c’est la vie épuisée,
vidée, écoulée ;
c’est la mort.
Verser le sang, c’est tuer.
Entre mort et vie, sept coupes,
tenues par sept anges, coupes remplies,
écrit l’auteur du livre de l’Apocalypse, de la fureur de Dieu
. Répandues sur la terre l’une après l’autre,
elles y déversent maux, fléaux, plaies,
première étape du jugement
qui conduit à la chute
de Babylone
la Grande.
Entre le royaume
de la bête et le règne de Dieu,
l’Apocalypse décrit avec force symboles
un terrible combat, mais à l’issue
duquel, même la mort
n’est plus.
°°
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