Il
fait froid à
Jérusalem cette nuit.
Des groupes se sont formés
autour des feux allumés. Quelques
soldats, une servante, des hommes. Ils parlent,
discutent. On vient d'arrêter celui qu'on
appelle le Nazaréen au Jardin
des Oliviers. Il est en
prison maintenant.
Oui, cet
homme
qui
se disait Roi
d'Israël et même
Fils de Dieu. Vous pensez,
Fils de Dieu. Un pauvre type, oui.
Qui ne sait pas faire de magie pour ouvrir
des portes. Pourtant on raconte que
la fille de Jaïrus et Lazare…
Mais au fait, toi,
bonhomme,
ne
le connais
tu pas ce Jésus ?
Enlève un peu ton manteau,
découvre ton visage, un regard a du
mal à mentir. Ta barbe est blanche, comme
ton vêtement, ton front dessine des
rides qui racontent des jours et
des jours enfuis. Viens plus
près de la lampe.La
lumière contourne
les casques,
les
glaives,
les armures
et les profils de deux
soldats et de la servante,
triangle renversé qui répond à
l'ellipse de l'autre groupe, celui de
l'autre feu, autres casques dans la pénombre.
Tout le monde te regarde, Pierre. Et toi
, tu ne regardes personne, tu es seul,
si seul, avec les lambeaux
de tes rêves. Tu y avais
cru si fort…Roi,
Seigneur,
Fils
de Dieu.
Des rêves de
lumière, de succès,
Jérusalem en liesse. Oui,
encore un peu et la pourpre
allait vêtir celui qui avait apaisé la
tempête sur le lac où tu pêchais depuis ton
enfance. Le Christ. Pour le suivre, tu as
tout laissé. Le petit monde où tu
vivais, les anémones qui
colorent de rouge les
rives du lac de
Tibériade
au
printemps,
ces rives douces et
ombreuses qui miroitent
sous la caresse des rayons. Mais
il fait froid ce soir, et si sombre. La nuit a la
saveur amère, si triste de l'absence, elle
dessine la mort et ton désespoir.Et
cette femme qui insiste. Oui,
je t'ai vu bonhomme, je
crois bien, avec ce
Nazaréen
.Il n'y
a

presque
plus de lumière,
les feux se meurent,
la main cache la bougie.
Alors, réponds bonhomme, ce
Nazaréen, tu le connais ?Je le connais ?
Ce Nazaréen qui se disait Fils de
Dieu, qui dort maintenant
dans un cachot et qui
va mourir ?
Cet
homme
qui parlait
d'une lumière qui
devait illuminer mon chemin ?
Non, je ne le connais plus, et même
, je ne le connais pas. Il m'a volé
toute mon espérance. Elle
gît sur la paille sale de
la prison, elle est
devenue
désespoir,
et a blanchi mes
cheveux. Il n'y a plus que
la nuit sur les murs de ma
vie. Et j'ai froid,
femme, si
froid.
S Albecker-
Grappe
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