Lc 4 : 21
Il commença alors
par leur dire:
« Aujourd'hui, cette Écriture se réalise
pour vous qui l'entendez. »
22 Tous les assistants lui exprimaient leur admiration;
ils s'étonnaient des paroles pleines de grâce qu'il prononçait.
Ils disaient: « N'est-ce pas là le fils de Joseph? »
23 Jésus leur dit:
« Vous me répéterez sûrement ce dicton:
'Médecin, guéris-toi toi-même!'
Tout ce qui est arrivé à Capharnaüm, à ce qu'on dit,
fais-le encore ici dans ta patrie! »
24 Puis il ajouta
: « En vérité je vous le dis, aucun prophète
n'est bien accueilli dans sa patrie.
25 Je vous l'affirme, il y avait beaucoup de veuves,
en Israël, au temps d'Élie, lorsque le ciel demeura fermé
durant trois ans et six mois et que tout le pays
connut une grande famine.
26 Pourtant, Élie ne fut envoyé à aucune
de ces veuves; il alla plutôt dans le pays de Sidon,
chez une veuve de Sarepta.
27 Il y avait beaucoup de lépreux en Israël
au temps du prophète Élisée.
Pourtant, aucun d'eux ne fut guéri;
mais le Syrien Naaman l'a été. »
28 Toutes les personnes de la synagogue
furent remplies de colère en entendant ces paroles.
29 Elles se levèrent, le chassèrent hors de la ville
et le traînèrent jusqu'à un escarpement de la colline
sur laquelle leur ville était bâtie; ils voulaient le précipiter en bas
. 30 Mais il passa au milieu d'eux et
continua son chemin
Pourquoi Jésus
provoque-t-il l’assemblée et retourne-t-il
contre lui un auditoire qui semblait plutôt favorable?
Et en quoi le rappel de deux épisodes bien connus
de l’histoire d’Israël a-t-il quelque chose
de si choquant qu’il déclenche
une hostilité qui va jusqu’à une
tentative de meurtre?
Ce passage d’évangile est inséparable
de ce qui le précède immédiatement
Lc 4; 14 à 20
Luc veut inaugurer le ministère public
de Jésus par un discours programme où il va donner
le sens de sa mission en se référant au livre d’Isaïe
Lc 4, 18-19; cf. Is 61,1 et 58,6
Il ne cache pas que Jésus
avait déjà pris la parole auparavant et qu’il
avait obtenu un certain succès
L’épisode de la synagogue de Nazareth joue,
dans l’Évangile de Luc, un rôle comparable à celui
des béatitudes dans l’Évangile
de Matthieu
Tous lui rendaient témoignage
v. 22
La première réaction de l’auditoire
est sympathique. Rendre témoignage à quelqu’un se comprend
le plus souvent dans un sens favorable.
Par ailleurs, rien, dans le discours de Jésus,
n’est de nature à choquer ses concitoyens.
La parole de l’Écriture dont il annonce l’accomplissement
est une bonne nouvelle pour les pauvres,
les captifs, les aveugles
. Les habitants de Nazareth avaient lieu de croire
qu’ils étaient les premiers concernés par ce message de libération
. L’étonnement suscité par Jésus est
souvent coloré d’admiration
et cela se comprend bien en la circonstance
puisque ses propos sont reconnus comme paroles de grâce,
une expression propre à Luc qui désigne la
Bonne Nouvelle du salut
L’enthousiasme n’est quand même pas total.
Il subsiste une question concernant l’identité du messager :
N’est-il pas le fils de Joseph?
Cette interrogation est attestée dans les quatre évangiles
Elle sous-entend que Jésus
n’est pas qualifié pour la mission qu’il s’est octroyée
Le même doute affectera
les premiers missionnaires chrétiens au début de l’Église
Les réserves des habitants de Nazareth
ne sont pas seulement un souvenir du passé;
au moment où Luc écrit son évangile la question
est sans doute encore
d’actualité.
Médecin guéris-toi
toi-même
(v. 23).
Il est bien possible
qu’il ait existé une forme de rivalité entre Nazareth et Capharnaüm,
deux petites villes de province situées à peu
de distance l’une de l’autre
(environ 35 km à vol d’oiseau).
Jésus a des raisons
de croire que ses concitoyens jalousent
les gens de Capharnaüm pour lesquels il a fait des miracles.
Ne devrait-il pas en faire autant chez lui
et même accorder un traitement de faveur à ceux et celles
au milieu de qui il a grandi?
Cette querelle un peu mesquine
va lui fournir l’occasion de révéler un autre aspect fondamental
de sa mission : l’universalité.
Le message de libération
du livre d’Isaïe s’adressait d’abord aux exilés que le roi de Perse,
Cyrus, venait d’autoriser à rentrer dans
le pays de leurs ancêtres
(538 A.C.).
Par la suite il fut toujours relu comme une promesse
d’un avenir meilleur
lors des nombreuses épreuves subies par le peuple juif.
Lorsque Jésus le proclame de nouveau
et surtout lorsqu’il en annonce l’accomplissement pour aujourd’hui
, ses auditeurs devaient s’attendre au déclenchement imminent
d’un grand mouvement de libération, peu importe la forme
que cela pouvait prendre.
Mais voilà qu’il oriente l’interprétation du discours
dans un sens tout à
fait différent.
Plutôt que d’entreprendre une explication théorique
concernant l’ouverture du salut aux nations païennes
(et donc même aux Romains)
Jésus rappelle deux épisodes bien connus de l’histoire.
En ouvrant les frontières de la Bonne Nouvelle
il ne pose pas un geste inédit,
révolutionnaire ou blasphématoire,
il porte simplement à son plein accomplissement ce qui était contenu
en germe dans les gestes posés par Élie et Élisée
. Non seulement les gens de Nazareth
n’auront droit à aucun traitement de faveur par rapport
à ceux de Capharnaüm mais les Israélites ne seront pas privilégiés
par rapport aux païens.
Les pauvres auxquels s’adresse la Bonne Nouvelle,
ce sont tous les enfants de Dieu, peu importe
leur origine ethnique.
Tous devinrent furieux
v. 28
Même si l’Ancien Testament
ne manque pas d’exemples d’ouverture aux étrangers
(voir, par exemple, l’histoire de Ruth)
la tendance isolationniste finit par prévaloir
voir, par exemple :
À l’époque romaine il est certain
qu’un fort courant nationaliste agitait la population;
il déboucha, en 66, dans la première révolte,
au cours de laquelle Jérusalem et son temple furent détruits en 70.
Dans ce contexte, la position de Jésus
pouvait apparaître comme une pure provocation.
Luc illustre, dès le début de son évangile,
le conflit fondamental qui oppose Jésus
à ses compatriotes juifs :
d’un côté l’annonce d’un salut universel,
de l’autre une conception strictement nationale
de l’élection divine et des privilèges
qui s’y rattachent.
Dès ce moment la vie de Jésus est menacée.
Déjà la passion se profile à l’horizon.
Luc mentionne, sans donner de détails que
Jésus échappe à ses agresseurs.
Sa connaissance des lieux, où il était sans doute
venu souvent durant son enfance,
facilite sa fuite.
Mais pour l’évangéliste cette évasion annonce déjà la résurrection.
Dans l’affrontement avec les chefs de sa nation
Jésus semble perdant,
puisqu’il est condamné et exécuté;
en fait il est le grand vainqueur puisque
Dieu le ressuscite des morts.
Ne tremble pas devant eux
Jérémie 1, 17
La tradition chrétienne a établi très tôt un parallèle
entre Jésus et Jérémie, le prophète mal aimé par excellence.
Son auditoire fut principalement la population
de Jérusalem et des environs
à son époque, c’était tout ce qui restait
du Royaume de Juda –
mais Dieu l’envoie comme prophète pour les peuples
v. 5
Une partie importante de son livre
est constituée par les oracles contre les nations
Leur contenu est fait principalement de menaces
et d’annonces de malheur.
Néanmoins, ils signifient que Yahvé exerce sa souveraineté
sur toute la terre et que le sort des peuples
étrangers ne lui est pas indifférent.
Lorsque Jésus déclare
: aucun prophète n’est bien accueilli dans son pays
Lc 4,24
, il pense sans doute au sort de Jérémie,
objet de l’hostilité de ses contemporains
, même de ses proches
cf. Jr 20, 7-18
Pourtant, malgré toutes ses difficultés,
il n’est pas abandonné de Dieu qui lui promet sa protection :
Je suis avec toi pour te délivrer (v. 19).
Jésus aussi sait qu’il peut compter sur son Père;
en toutes circonstances, même dans la mort,
Dieu est avec lui
cf. Ac 10, 38
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