L'
Esprit de
Yhwh souffla sur
Jephté, qui parcourut le
Galaad et Manassé, passa par
Mitspé de Galaad et, de là, chez
les Ammonites. Alors il fit un voeu à Yhwh :
Si tu remets entre mes mains les
Ammonites, appartiendra
à Yhwh et sera par
moi offert en
holocauste
celui qui,
le
premier,
lorsque je
reviendrai sain
et sauf du combat,
sortira des portes de
ma maison pour
m'accueillir...
...Lorsque
Jephté s'en
revint à sa maison
de Mitspa, sa fille, dansant
au son des tambourins, gambada
à sa rencontre. Elle était son unique
enfant : en dehors d'elle, il n'avait
ni fils ni fille. À peine l'aperçut
il ,qu'il se mit à déchirer
ses vêtements en
s'écriant :
Malheur,
ma fille, tu me
fais vaciller sur moi-même !
Tu me piétines le coeur ! Je me suis,
moi, engagé devant Yhwh et ne puis
plus revenir en arrière !
Père, répondit-elle,
si tu t'es engagé
devant Yhwh,
et puisque
Yhwh
t'a permis
de te venger de tes
ennemis les fils des Ammonites
alors traite-moi selon ce serment.
Accorde-moi cependant,
ajouta-t-elle, un sursis
de deux mois
durant lequel,
de haut
en bas,
j'errerai dans
les montagnes et,
avec mes compagnes,
pleurerai sur mon adolescence.
Va, lui accorda-t-il, la laissant
partir pour deux mois.
Elle et
ses
compagnes
s'en allèrent donc
et, dans les montagnes,
elle sanglota sur son adolescence
sacrifiée. Ce délai écoulé, elle revint
à son père qui accomplit sur
elle le voeu qu'il
avait
prononcé.
Elle n'avait pas
connu d'homme et de
là vint, en Israël, la coutume
selon laquelle chaque année,
quatre jours durant, les filles
d'Israël s'en vont célébrer
l'enfant de Jephté le
Galaadite.
C'est
l'histoire
d'un père despote
et assassin et d'une fille
sans nom, résignée, obéissante
jusqu'à la mort, offerte par son père
comme sacrifice humain en
accomplissement d'un
voeu à Dieu. Cette
fille accepte,
c'est
la
victime,
involontaire et
courageuse, offerte
pour protéger le statut
et l'honneur d'un mâle. Et
Dieu ne fait rien pour arrêter
ce sacrifice. Elle accepte le
vœu comme irrévocable.
Elle parle contre son
propre intérêt
et accepte
son
rôle
de victime
sacrificielle.Elle
ne peut rien faire
d'autre que pleurer sur
son non-futur. Elle pleure sur
sa virginité et sur les impossibilités
que cela représente. Elle ne
résiste pas, elle accepte
de mourir dans cet
état, alors
qu'avoir
des
enfants
était une
des fonctions
féminines les plus
importantes. Jephté d'abord
blâme cette victime : “ Tu me tues ”
ou “ Tu fais mon malheur ”
lui dit-il. Déplacer les
reproches sur sa
victime lui
permet
de ne
pas
se sentir
seul responsable
de l'horreur à venir.
Parce qu'elle ne proteste pas,
parce qu'elle ne remet pas en cause
l'autorité patriarcale et qu'elle
remplit volontairement
son devoir filial, alors
sa mémoire peut
être préservée
et les filles
d'Israël
vont
partir
quatre jours
par an pour sa
commémoration.
L'idéologie patriarcale
coopte une cérémonie de
femmes pour glorifier la victime.
Le message de ce texte serait alors :
“ jeunes filles, soumettez-vous à
l'autorité paternelle ; peut-être
faudra-t-il sacrifier votre
autonomie, votre vie, et
même votre nom,
mais votre
sacrifice
sera
rappelé
et même
célébré de
génération en
génération. ” On fait
mémoire de la fille de Jephté
comme fille, elle n'a donc pas
besoin d'avoir un nom. Elle
doit devenir un exemple
en Israël. C'est ce
message qu'il
faut
dénoncer
dans une lecture
du point de vue des
femmes car encourager
la glorification de la victime,
c'est perpétuer le
crime contre
elle.
Mais
on peut lire
aussi ce texte
comme l'histoire d'une
fille rebelle jusqu'à la mort
face à un père qui veut asseoir
son pouvoir à tout prix. Lorsqu'elle
répond à son père, c'est,
semble-t-il pour
accepter sa
décision
v.36 :
“ agis
envers moi
selon ce qui est
sorti de ta bouche,
à présent que Yahvé a
tiré vengeance de tes
ennemis les fils d'Ammon ”.
Or Jephté n'a pas évoqué précisément
ce voeu devant elle. Comment
est-elle au courant, c'est un
non-dit du texte, un
“ silence narratif ”
comme on
en trouve
parfois
dans
les récits
bibliques (comme
par exemple, celui de
Gn 2 : comment Eve connaît
elle l'interdiction de manger de l'arbre
de la science du bien et du mal faite
par Yahvé à Adam ?). Chaque
fois que nous essayons
de remplir ces blancs,
nous sortons du
texte,mais
c'est
aussi
notre liberté
de lecteur/trice
de nous risquer à lire
et à produire du sens. Donc,
on peut penser que la fille
de Jephté est au
courant du
vœu
(public ?)
de son père, et
si elle sort la première
à sa rencontre, elle sait à quoi
elle s'expose et elle le fait
volontairement.
Pourquoi ?
Elle sort
et
provoque
son père pour
épargner les autres
habitants de la maison,
peut-être et parce qu'elle est
sa fille unique et qu'elle espère
qu'ainsi mis au pied du mur, Jephté
n'ira pas jusqu'au bout de ses paroles
et ne fera pas ce qu'il a dit si c'est
elle qu'il doit tuer. Elle lui renvoie
son image d'homme avide de
gloire et de reconnaissance
à n'importe quel prix
qu'elle fait jouer
contre celle
d'un père
qui
aime sa
fille. Elle le
met au défi de
faire ce qu'il a dit et
de faire passer son ambition
au-dessus de son affection. Elle
demande à partir deux mois pour qu'il
fasse l'expérience concrète de son
absence et qu'il mesure à quoi
il se condamne lui-même,
pour qu'il touche du
doigt ce qu'il
s'apprête
à
provoquer :
l'absence irrémédiable
de sa fille. Il a encore la possibilité
de renoncer. Elle revient, mais lui
ne revient pas sur sa décision.
Elle meurt d'avoir cru en
l'amour de son
père.
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