Le texte fournit
une observation fine en évoquant
un châtiment exemplaire qui
nous rassure
(v.5).
Nous écrivons
"châtiment exemplaire"
pour rendre compte
du double sens du mot hébreu
qui vise aussi bien le châtiment que l'éducation
. Cette idée d'un châtiment rassurant rejoint
les observations de Durkheim.
La sanction possède,
en effet, dit-il, une double efficacité:
elle punit le coupable, d'un côté
, et elle rassure les autres, par ailleurs.
Ceux qui assistent à l'exécution
de la peine en sortent réaffermis
dans le sentiment de leur propre justice,
et de leur système de valeur
: la société fonctionne bien, nous avons,
une fois de plus, fait
régner l'ordre.
Le bouc émissaire
nous instruit, au reste sur la vaste solidarité
humaine qui conduit les uns à travailler pour d'autres
, à souffrir pour d'autres, à mourir pour d'autres.
On parle, parfois, crûment,
de chair à canon pour
évoquer les bataillons de militaires
partant au combat
dans des conditions désespérées.
Esaïe n'est guère moins cru en parlant
d'un agneau conduit à l'abattoir (v.7).
Aujourd'hui encore, en France,
les conditions de travail pénibles
de certains emplois entament l'espérance
de vie de plusieurs années.
Mais, et c'est ici
que le retournement débute,
le bouc émissaire, de par la position
qu'il a occupée, de par l'expérience douloureuse
qu'il a subie, est dépositaire d'un savoir irremplaçable.
Ce savoir, nous le méconnaissons souvent,
et nous approchons le faible tout plein
du sentiment de notre supériorité.
Le paternalisme nous guette sans cesse.
Nous sommes tout prêts à prendre le pauvre en charge
, mais sommes nous disposés à écouter
les mots décapants qu'il prononce ?
Dans le travail social lui-même
la recherche de puissance se tapit.
Nous pouvons servir afin de mieux dominer.
L'homme de douleur voit ce que le roi ne voit pas.
Combien d'écorchés vifs,
de personnes possédant
une sensibilité bouleversante
ne rencontre-t-on pas dans les marges d'une société ?
"Grâce à son expérience
(l'hébreu dit exactement : sa connaissance)
mon serviteur proclamera devant la foule
la juste justice (v.1l).
Qui mieux que la victime
peut dire et décrire l'injustice
qu'il a subie ?
Le faible
est expert en matière d'injustice.
Le roi plane au dessus des difficultés
tandis que l'humble citoyen subit
de plein fouet les conséquences de l'oppression
. De fait, aujourd'hui encore, on en apprend beaucoup plus
sur l'injustice, dans une entreprise,
en interrogeant un ouvrier
qu'un cadre.
Et voilà l'étrange :
les rois ferment la bouche alors
qu'avant c'était le faible qui fermait la bouche.
Celui qui a subi l'injustice peut en parler :
mon serviteur proclamera,
devant la foule, la juste justice,
car il a supporté leurs
péchés (v.11).
Les deux chemins,
dont nous traçons les contours,
produisent deux types de connaissance
. Le savoir officiel des cours,
s'oppose à l'appréhension
des choses et des événements
qu'on acquiert en fréquentant les faibles
et en partageant leur vie.
L'homme de douleur nous révèle
à nous-mêmes comme
troupeau (v.6),
comme conformistes.
Assurément le pauvre,
si l'on peut dire, nous enrichit.
Son attitude même, sa dignité dans la souffrance,
constitue un exemple pour nous.
Par là-même il nous aide à supporter
notre propre souffrance,
car, avouons-le, nous sommes aussi malades
. Si nous imaginons que nous sommes biens portants
tandis qu'il est malade nous découvrons bien vite
que le bouc émissaire souffre, par transfert,
de nos propres maladies.
"Nos souffrances, lui, il les a portées,
et nos douleurs il s'en
est chargé" (v.4).
Du début du passage
jusqu'au verset 3 du chapitre 53
on s'imagine que c'est l'autre qui souffre,
mais c'est nous qui souffrons et nous ne nous
en rendons même pas compte.
Nous sommes misérables,
pauvres, aveugles et nus, et refusant
d'admettre que nous le sommes nous empoisonnons
la vie des autres. Or, celui qui a souffert
comprend la souffrance.
Dès l'entame
du chant on nous l'affirme:
"Il comprendra, mon serviteur"
(52 v 13).
Suit un détail très touchant
rapporté par une partie, seulement,
des manuscrits (mais certains des meilleurs
manuscrits le rapportent) :
Les foules, nous dit-on,
ont été atterrées
à ton (!) sujet
(52 v 14).
Voici tout
d'un coup une touche personnelle.
Deux personnes se parlent.
Esaïe, peut-être, parle au serviteur.
A moins que celui-ci ne nous parle à tous
. Nous sommes les rejetés
qu'il entend consoler.
En tout état de cause, voici une proximité
nouvelle qui s'instaure.
A la rencontre de la victime nous
nous sentons moins seuls
dans la souffrance.
Voyez donc
tout ce que le faible nous apporte.
Et nous ne pensons qu'à le nourrir, l'entourer, le materner
. Il est vrai qu'il est facile de croire dominer,
face à quelqu'un qui n'ouvre pas la bouche.
Il est tentant de parler à sa place,
de lui enlever les mots de la bouche,
d'interpréter ses gestes
à sa place
. Il y a deux chemins.
Marcher sur le chemin de faiblesse
ne se résume pas à aller vers le faible.
Cela suppose aussi de le
rencontrer
dans la faiblesse,
de renoncer à notre supériorité.
Au reste, par les échecs qu'il nous inflige
il nous rappelle sans cesse les bornes
de nos capacités de patience,
ou de nos capacités éducatives.
Il nous conduit, ainsi, par la main,
sur le chemin de la vie.
.
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