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2010-06-23T09:54:00+02:00

la crise sociale (3)

Publié par sulamite -

 

 

 

Le texte fournit

une observation fine en évoquant

un châtiment exemplaire qui

nous rassure

(v.5).



Nous écrivons

"châtiment exemplaire"

pour rendre compte

du double sens du mot hébreu

qui vise aussi bien le châtiment que l'éducation

. Cette idée d'un châtiment rassurant rejoint

les observations de Durkheim.

La sanction possède,

en effet, dit-il, une double efficacité:

elle punit le coupable, d'un côté

, et elle rassure les autres, par ailleurs.

Ceux qui assistent à l'exécution

de la peine en sortent réaffermis

dans le sentiment de leur propre justice,

et de leur système de valeur

: la société fonctionne bien, nous avons,

une fois de plus, fait

régner l'ordre.

Le bouc émissaire

nous instruit, au reste sur la vaste solidarité

humaine qui conduit les uns à travailler pour d'autres

, à souffrir pour d'autres, à mourir pour d'autres.

On parle, parfois, crûment,

de chair à canon pour

évoquer les bataillons de militaires

partant au combat

dans des conditions désespérées.

Esaïe n'est guère moins cru en parlant

d'un agneau conduit à l'abattoir (v.7).

Aujourd'hui encore, en France,

les conditions de travail pénibles

de certains emplois entament l'espérance

de vie de plusieurs années.

Mais, et c'est ici

que le retournement débute,

le bouc émissaire, de par la position

qu'il a occupée, de par l'expérience douloureuse

qu'il a subie, est dépositaire d'un savoir irremplaçable.

Ce savoir, nous le méconnaissons souvent,

et nous approchons le faible tout plein

du sentiment de notre supériorité.

Le paternalisme nous guette sans cesse.

Nous sommes tout prêts à prendre le pauvre en charge

, mais sommes nous disposés à écouter

les mots décapants qu'il prononce ?

Dans le travail social lui-même

la recherche de puissance se tapit.

Nous pouvons servir afin de mieux dominer.

L'homme de douleur voit ce que le roi ne voit pas.

Combien d'écorchés vifs,

de personnes possédant

une sensibilité bouleversante

ne rencontre-t-on pas dans les marges d'une société ?

"Grâce à son expérience

(l'hébreu dit exactement : sa connaissance)

mon serviteur proclamera devant la foule

la juste justice (v.1l).

Qui mieux que la victime

peut dire et décrire l'injustice

qu'il a subie ?

Le faible

est expert en matière d'injustice.

Le roi plane au dessus des difficultés

tandis que l'humble citoyen subit

de plein fouet les conséquences de l'oppression

. De fait, aujourd'hui encore, on en apprend beaucoup plus

sur l'injustice, dans une entreprise,

en interrogeant un ouvrier

qu'un cadre.

Et voilà l'étrange :

les rois ferment la bouche alors

qu'avant c'était le faible qui fermait la bouche.

Celui qui a subi l'injustice peut en parler :

mon serviteur proclamera,

devant la foule, la juste justice,

car il a supporté leurs

péchés (v.11).



Les deux chemins,

dont nous traçons les contours,

produisent deux types de connaissance

. Le savoir officiel des cours,

s'oppose à l'appréhension

des choses et des événements

qu'on acquiert en fréquentant les faibles

et en partageant leur vie.

L'homme de douleur nous révèle

à nous-mêmes comme

troupeau (v.6),

comme conformistes.

Assurément le pauvre,

si l'on peut dire, nous enrichit.

Son attitude même, sa dignité dans la souffrance,

constitue un exemple pour nous.

Par là-même il nous aide à supporter

notre propre souffrance,

car, avouons-le, nous sommes aussi malades

. Si nous imaginons que nous sommes biens portants

tandis qu'il est malade nous découvrons bien vite

que le bouc émissaire souffre, par transfert,

de nos propres maladies.

"Nos souffrances, lui, il les a portées,

et nos douleurs il s'en

est chargé" (v.4).



Du début du passage

jusqu'au verset 3 du chapitre 53

on s'imagine que c'est l'autre qui souffre,

mais c'est nous qui souffrons et nous ne nous

en rendons même pas compte.

Nous sommes misérables,

pauvres, aveugles et nus, et refusant

d'admettre que nous le sommes nous empoisonnons

la vie des autres. Or, celui qui a souffert

comprend la souffrance.

Dès l'entame

du chant on nous l'affirme:

"Il comprendra, mon serviteur"

(52 v 13).

Suit un détail très touchant

rapporté par une partie, seulement,

des manuscrits (mais certains des meilleurs

manuscrits le rapportent) :

Les foules, nous dit-on,

ont été atterrées

à ton (!) sujet

(52 v 14).



Voici tout

d'un coup une touche personnelle.

Deux personnes se parlent.

Esaïe, peut-être, parle au serviteur.

A moins que celui-ci ne nous parle à tous

. Nous sommes les rejetés

qu'il entend consoler.

En tout état de cause, voici une proximité

nouvelle qui s'instaure.

A la rencontre de la victime nous

nous sentons moins seuls

dans la souffrance.



Voyez donc

tout ce que le faible nous apporte.

Et nous ne pensons qu'à le nourrir, l'entourer, le materner

. Il est vrai qu'il est facile de croire dominer,

face à quelqu'un qui n'ouvre pas la bouche.

Il est tentant de parler à sa place,

de lui enlever les mots de la bouche,

d'interpréter ses gestes

à sa place


. Il y a deux chemins.

Marcher sur le chemin de faiblesse

ne se résume pas à aller vers le faible.

Cela suppose aussi de le

rencontrer

dans la faiblesse,

de renoncer à notre supériorité.

Au reste, par les échecs qu'il nous inflige

il nous rappelle sans cesse les bornes

de nos capacités de patience,

ou de nos capacités éducatives.

Il nous conduit, ainsi, par la main,

sur le chemin de la vie.

 

 

 


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