La crise,
aujourd'hui, nous pose question,
nous pousse à agir.
Elle interroge, parfois,
nos choix de vie, nos certitudes.
Or, les alternatives auxquelles nous sommes
confrontés me semblent pouvoir, en gros, se ramener
à l'opposition des deux chemins que nous présente
le Christ dans le Sermon sur la montagne :
un chemin large et spacieux, un autre étroit
et resserré
Mat 7/13-14
"Etroit", "resserré" ;
en écoutant ces mots me viennent
des sensations d'étouffement, d'angoisse.
Un coup d'oeil aux dictionnaires m'assure
que j'ai bien entendu.
Voyons pour l'adjectif stenos
(employé pour qualifier la porte étroite) :
étroit, resserré, gêné, chétif ;
le substantif stenos signifie, pour sa part :
anxiété, détresse.
Regardons maintenant le verbe tlibô
(le texte utilise son participe pour parler du chemin resserré) :
serrer, presser, comprimer, resserrer, pressurer,
accabler (de charges, d'impôts).
Devant nous s'ouvrent deux chemins :
l'un, celui du pouvoir oppressif, qui dégage la voie,
déblaye, fait du large ; l'autre celui de la faiblesse
qui accepte d'en passer par l'oppression subie,
la détresse et la souffrance,
mais qui sait que la vie
se trouve au bout de la route
. L'oppresseur vit au large mais meurt dans son confort
Soyons clairs d'emblée, quant à ce que nous mettons en avant.
Il ne s'agit pas de rechercher la souffrance,
d'inventer un nouveau dolorisme,
mais d'accepter la
faiblesse.
Ce contraste,
entre l'un qui vit au large
tandis que l'autre marche en subissant
le poids de l'oppression, me ramène en arrière,
vers les cours orientales qui environnaient le peuple d'Israël.
La splendeur règne en ces lieux. Le roi trône dans sa force
et sa beauté. Les courtisans s'empressent
pour lui rappeler, chaque jour, que
la grâce coule de ses lèvres.
Ce pouvoir joue sur
la mise en scène,
le décor pallie les faiblesses
réelles du roi. On le grandit en l'installant
sur un piédestal, on le munit d'un sceptre qui donne
la force à son bras, on l'entoure d'une garde
qui assure son invincibilité.
Le souverain doit être,
tout à la fois, le plus sage, le plus pieux,
le plus fort, le plus beau, et le plus généreux.
Le pauvre, l'homme du commun,
émerge sur la toile de fond
de ce paysage
au titre de bénéficiaire des grâces royales.
Le roi protège, dit-on, le droit du pauvre.
Si le faible apparaît c'est donc
pour se fondre dans un tout harmonieux,
où le pouvoir, grand frère, se préoccupe de ses petits frères.
L'harmonie règne et le souverain gagne encore en
prestige par les libéralités qu'il accorde
aux malheureux.
Quelle douceur de vivre !
Là-bas il n'y a point de crise. L'ordre règne
. Une mécanique bien huilée règle les rouages de la société.
Chacun est à sa place. Nulle hostilité ne se fait jour.
Une petite nation, cependant, vient déranger
ce tableau idyllique.
Les cours royales y semblent fort agitées.
Des hommes à demi-fous rodent dans les couloirs.
Ils se font appeler prophètes et se répandent en invectives.
Le climat d'harmonie est brisé. A sa place émerge
une vision tragique de la vie sociale.
Le roi, prétendent-ils, ne s'occupe nullement
du pauvre. Il aggrave, au contraire, sa condition
. Les puissants du royaume se livrent à leurs exactions,
à leurs expropriations, en toute impunité.
L'antagonisme social refait surface là où d'autres
voulaient le cacher. La crise
est omniprésente.
Il y a deux
chemins, deux visions du monde.
L'idylle d'un côté, le tragique de l'autre.
Tout semble aller bien d'un côté,
tandis que les problèmes
foisonnent de l'autre.
La justice est
du côté du pouvoir, ici,
alors que l'injustice règne, là.
Aujourd'hui,
dans la crise que chacun voit,
éprouve, subit, nous pouvons choisir deux chemins :
celui du rapport de force, ou celui
de la faiblesse.
Celui qui chercher
a à éliminer les gêneurs,
ceux qui font tache, les victimes dérangeantes,
ou celui qui, rejoignant les faibles dans leur souffrance
voudra marcher avec eux,
vers la vie.
Alors, pour mieux
tracer les contours de ce chemin de faiblesse,
je vous propose de nous confronter à ce texte limite, à ce brûlot,
à cette bombe en puissance que représente le dernier
chant du Serviteur dans Esaïe,
aux chapitres 52 et 53.
Ma formation
de sociologue me conduit à le lire avec un oeil
qui m'est propre. Elle me permet d'y discerner des éléments
d'une actualité brûlante, d'y retrouver des
questions sociales
toujours à l'ordre du jour.
Ce texte a, en effet, beaucoup
à nous dire quant au travail social aujourd'hui,
quant à l'approche de la crise à
travers la faiblesse
Je discerne,
dans ce passage,
trois grands niveaux de discours
(on pourrait y voir d'autres éléments secondaires)
. Le dernier d'entre eux a trait au Christ.
Il nous renverra à la lecture classique
Nous le garderons pour la fin,
d'autant plus qu'il émerge plus fortement
dans les derniers versets. Mais, avant d'en venir
à cette lecture christologique, je voudrais m'attacher
aux deux premiers niveaux de discours:
les processus sociaux de valorisation et de dévalorisation,
d'un côté, et l'usage social des faibles
comme bouc émissaire,
de l'autre.
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