La
fille de
Jephté : qui
est elle ? Relisons
encore une fois le texte.
Puisque cette fille anonyme
n'est définie que par le nom de
son père, revenons au père, Jephté,
qui a dans son histoire un problème
de maison, de reconnaissance
et d'héritage. C'est un vaillant guerrier
mais il se fait chasser de la maison
de son père parce qu''il est le fils
d'une autre femme. Il va alors
chercher à retrouver une
place dans cette
maison là.
Et, ce
qu'il
va faire,
c'est parler
et marcher pour
se battre (dans le récit,
Jephté traverse, c'est un verbe
qui revient sans cesse, toutes sortes
de territoires). Il négocie avec tout le
monde, ne revient pas sur ce qu'il
a dit, met toujours la parole des
autres en doute, jamais
la sienne. Sa bouche
est une arme
terrible
qui
va
devenir
fatale : il le
confesse lui-même
lorsqu'il voit sortir sa
fille à sa rencontre et qu'il
lui dit : “ ah, ma fille tu me renverses
(tu me tues !), j'ai trop ouvert la bouche
(lui dont le nom signifie “ il ouvre ”)
et je ne peux revenir en arrière ”
Jephté est quelqu'un qui tue
d'abord avec des mots.
Et tout ça pour
quoi ?
Il
bat
les fils
d'Arnmon
pour trébucher
sur sa fille devant
sa maison. Lui qui se
bat pour retrouver sa part
d'héritage, il en arrive à sacrifier
son héritière et donc à perdre son
avenir. Par une série d'erreurs fatales,
il s'enfonce dans une voie sans issue
où il reste bloqué. Lui qui devrait
être “ l'ouvreur ”, il rétrécit
tout, sa maison, son
peuple, jusqu'à
Yahvé
qu'il
cherche à
manipuler, qu' il
s'accapare en prétendant
savoir ou en croyant
savoir comment lui faire
donner ce dont lui ,
Jephté , a
envie
...
Jephté,
c'est l'histoire
d'un marginal qui
se bat pour se faire une
place au centre, mais c'est
aussi l'histoire d'une victime qui
devient bourreau et qui écrase d'autres
victimes, la première étant sa fille. Cette
fille seule, n'a pas de nom, pas de mère et
une grand-mère prostituée : ça n'ouvre
pas de grandes perspectives
dans la vie... Et pourtant,
au fur et à mesure que
son père rétrécit,
elle élargit.
Elle
commence
à agir en sortant
de la maison en dansant,
ce qui causera sa perte. Puis
elle parle et demande deux mois
pour aller ailleurs, dans un vaste territoire,
dans la montagne, et en sortant de la
solitude puisqu'elle part avec toutes
ses compagnes. Notons que dans
ses paroles, son premier mot
est “ mon père ” qui
privilégie cette
relation forte
et duelle,
alors
que
son
dernier
mot est “ mes
compagnes ” qui pose
un autre lien, de solidarité.
Et par son sacrifice, elle va faire
naître un nouveau sujet, les filles d'Israël,
qui n'existait pas auparavant comme
groupe reconnu Ces filles d'Israël
vont instaurer une coutume,
une loi qui va durer dans
le temps et qui ouvre
une brèche : un
groupe de
femmes
qui
partent
loin de leur
maison, de leur
famille quatre jours
par an, non pas pour pleurer
mais pour commémorer des hauts
faits (le verbe utilisé dans 1er texte est le
même que pour ce qu'organise
Jérémie au moment de la
mort du grand roi Josias
selon 2 Ch 35,25).
La fille de
Jephté
paye
de
sa vie
la volonté
de son père de
rester le maître des
mots et de sa destinée
(en pleurant sa virginité, elle
pleure de ne pas pouvoir quitter
son père), lui qui va l'empêcher de vivre
sa vie de femme en la tuant vierge,
sans possibilité de donner la vie
à une descendance. Mais
cette mort sans
descendance
va devenir
une
mémoire
qui mobilisera
les filles d'Israël et
va faire exister quelque
chose qui n'existait pas,
une nouvelle tradition en Israël.
Cette fille qui meurt avant son père,
l'héritière sacrifiée au nom de l'héritage
a donc finalement plus d'avenir que
lui. D'objet de sacrifice, elle
devient sujet de
mémoire.
En
franchissant
le seuil, elle ouvre
une porte.Mieke Bal,
relisant ces textes dans
une perspective féministe en
utilisant entre autre des outils venant
de l'anthropologie et de la sociologie, émet
l'hypothèse que ce texte douloureux
illustre un passage social
douloureux : celui où
dans la société
patriarcale,
on passe
d'une
structure
familiale ancienne
mais plus très stable où
le père gardait le pouvoir sur
sa fille, celle-ci restant dans la maison
même après son mariage,
à une structure où
c'est le mari
qui
devient
le chef de
sa maison. Dans ce
passage où émergent les
conflits dus à ces structures
en évolution, la violence éclate et les
premières victimes en sont les femmes,
qui payent de leur vie l'incapacité
de la société à résoudre ses
conflits, en particulier au
moment le plus crucial
de leur existence.
Car elle souligne
que cette fille
de Jephté
est
représentée
comme ayant atteint
l'âge de tous les dangers :
on la nomme “ betoulah ”, ce qu'on
pourrait traduire comme adolescente,
une étape où son père doit
normalement la laisser
partir avec un autre
homme
...
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