L'
analyse
d'un incident
survenu entre un
schizophrène et sa mère
illustre bien la situation de double contrainte.
Un jeune homme qui s'était assez bien
remis d'un accès aigu de
schizophrénie, reçut
à l'hôpital la visite
de sa mère.
I1
était
heureux
de la voir et mit
spontanément le bras
autour de ses épaules; or, cela
provoqua en elle un raidissement.
I1 retira son bras; elle demanda: «Est-ce que tu
ne m'aimes plus ?». I1 rougit, et elle continua:
«Mon chéri, tu ne dois pas être aussi
facilement embarrassé et effrayé
par tes sentiments».
Le patient ne fut
capable
de
rester avec
elle que quelques
minutes de plus; lorsqu'elle
partit, il attaqua un infirmier et
dut être plongé dans une baignoire.
I1 est évident que cette issue aurait pu être
évitée si le jeune homme avait été capable
de dire: «Maman, il est clair que c'est
toi qui te sens mal à l'aise
lorsque je te prends
dans mes
bras,
et
que tu
éprouves de la
difficulté à accepter
un geste d'affection de ma part»
. Mais, pour le patient schizophrène,
cette possibilité n'existe pas: son extrême
dépendance et son éducation l'empéchent de
commenter le comportement «communicatif»,
de sa mère, alors que, pour sa part, elle
n'hésite pas à commenter le sien,
le forçant à accepter
cette situation
et à
affronter
une série de sous-entendus
compliqués, qui peuvent
être décomposés
comme
suit:
La
réaction de
refus de la mère devant
le geste affectueux du fils est
parfaitement masquée par la condamnation
qu'elle fait de son retrait à lui; en acceptant
cette condamnation, le patient nie sa
propre perception de la
situation.
Dans
ce contexte,
la question de la mère:
«Est-ce que tu ne m'aimes plus ?
», semble sous-entendre:
«Je suis
digne d'amour».
«Tu devrais m'aimer et,
si tu ne le fais pas, c'est que tu
es méchant ou
fautif».
«Tu
m'aimais
avant, et maintenant
tu ne m'aimes plus». L'accent est
ici déplacé de l'expression de l'affection
du fils à son incapacité d'être affectueux. Et, dans la mesure
où le patient a effectivement ainsi détesté sa mère,
elle a la partie belle: le patient répond comme
on l'y incite, en se culpabilisant,
ce qui permet à la mère
d'attaquer.
«Ce
que tu viens
d'exprimer n'était pas
de l'affection».
Pour
accepter cette
proposition, le patient
doit nier tout ce que sa mère
et son environnement culturel lui ont
enseigné sur la façon d'exprimer son affection.
I1 doit aussi remettre en question tous les
moments où, avec elle ou avec
d'autres, il avait cru
éprouver
de
l'affection
et où l'on semblait
considérer celle-ci comme réelle.
I1 fait ainsi l'expérience d'une situation
dans laquelle il perd complètement pied,
il est amené à douter de la fiabilité de
l'ensemble de son expérience
passée.
La
proposition:
«Tu ne dois pas être
aussi facilement embarrassé
et effrayé par tes sentiments», semble
sous-entendre
ceci:
«Tu
n'es pas comme moi et tu es
également différent de tous les êtres normaux
et gentils parce que, nous autres, nous
exprimons nos
sentiments».
«Les
sentiments que tu
exprimes sont bons, ce qui
ne va pas c'est simplement que, toi,
tu ne peux pas les
assumer».
Bien que,
par son raidissement,
la mère ait signifié: «ces sentiments
sont inacceptables», elle dit ensuite à son fils de ne
pas être embarrassé par des sentiments
inacceptables. Or, il a été
longuement
dressé
pour
reconnaître
ce qui est acceptable
ou non, pour elle et pour la société;
il se retrouve donc, une fois encore, en contradiction
avec les enseignements du passé. S'il n'avait
pas peur de ses sentiments (ce que sa mère
semble ,considérer comme positif)
, il n'aurait pas à avoir peur
de son affection
et pourrait
ainsi
faire remarquer
à sa mère que c'est bel
et bien elle qui en a peur. Mais cette
compréhension lui est interdite, puisque
toute l'approche de la mère consiste
à masquer ses propres
points faibles.
L'impossible
dilemme peut
alors se traduire ainsi:
«Si je veux conserver des liens
avec ma mère, je ne dois pas lui montrer
que je l'aime; mais si je ne lui montre
pas que je l'aime, je vais la
perdre»
Ces
méthodes
particulières de
contrôle ont pour la mère
une importance capitale, comme
en témoigne encore de façon frappante
la situation interfamiliale d'une jeune
schizophrène, qui inaugura sa
thérapie par ces mots:
«Ma mère a
du se
marier et
maintenant je suis ici.»
Pour le thérapeute, cette proposition
voulait dire
ceci:
La
patiente
est le fruit d'une grossesse illégitime.
Ce fait est lié (dans son esprit)
à sa psychose
actuelle.
«Ici»,
est une référence
à la fois au cabinet du
psychiatre et à la présence sur terre de
la patiente, présence pour laquelle elle devrait
vouer à sa mère une éternelle reconnaissance
, puisque celle-ci a péché et souffert
pour la mettre au
monde.
«A dû
se marier»,
est une référence
au mariage en catastrophe
de la mère, à la réponse qu'elle
a dû donner aux pressions lui enjoignant
de se marier; et, corollairement, au fait que la
mère a souffert de cette situation imposée
et en a voulu à sa fille.Par la suite, les
faits ont confirmé toutes ces
suppositions, au cours
d'une tentative
avortée
de
psychothérapie
que fit la mère. La quintessence
des messages qu'elle avait depuis toujours
adressés à sa fille semblait se résumer comme suit:
«Je suis digne d'amour, je sais aimer et je
suis contente de moi. Toi, tu es digne
d'amour lorsque tu es comme
moi et quand tu fais ce
que je te dis»,
mais
en même temps,
par ses propos et son
comportement, la mère signifiait à sa fille:
«Tu es chétive, inintelligente et différente
de moi (autrement dit, “pas normale”).
A cause de tous ces handicaps,
tu as besoin de moi et
de moi seule;
je prendrai
soin
de toi et
je t’aimerai».
De sorte que la vie
de la patiente n'avait été
jusque-là qu'une série de commencements,
de tentatives d'expériences qui, de par sa complicité
avec sa` mère, avaient toutes tourné court et
s'étaient terminées par un retour
dans le giron
maternel.
Tout
autant que
la mère, le père était
impliqué dans l'homéostasie
intrafamiliale. I1 avait prétendu, par exemple,
que, pour ramener sa fille dans une région
où elle puisse être soignée par
des psychiatres
compétents,
il
avait
dû quitter
un important poste
d'avocat. Par la suite, , le thérapeute
réussit à faire avouer au père qu'il avait toujours
détesté son travail et avait essayé, pendant
des années, de «foutre le camp».
Non sans faire croire à sa fille
que son changement
de situation avait
été fait pour
elle.
Le patient
dans une situation
de double contrainte, connaît un sentiment
d'impuissance, de peur,
d'exaspération et de
rage;
extrait
de Vers une écologie
de l'esprit
/image%2F0554638%2F201304%2Fob_3bfaef39b11098f302fba08b1971c8ac_37030251.png)
commentaires