L’hymne à l’amour
de Paul est un texte dangereux
parce que parler d’amour
c'est pas facile
Soit on tombe dans le sirop,
dans les effusions,
bref dans l’émotivité,
quelle horreur.,,
Soit on tombe
dans une grande théorie intellectuelle
sur l’amour,
"Si je n'ai pas l'amour"
l'amour est bien,
non pas un sentiment mais une personne,
une personne distincte de nous.
Paul est celui qui écrit :
"Revêtez le Christ",
"Ce n'est plus moi,
c'est Christ qui vit en moi",
rien de surprenant donc
à ce qu'il reconnaisse dans cet amour
qui nous anime,
non pas l'expression d'un sentiment
qui nous pousse mais bien
la présence de Dieu
en nous
« Si je n’ai pas Christ,
je ne suis rien ».
Ainsi, avant même d'être un élan,
un moteur, l'amour est un don, une grâce.
Le don le meilleur,
nous dit Paul. C’est sans doute ce qui explique pourquoi
parmi la foi,l’espéranc
eet l’amour,
ce triumvirat de la vie chrétienne,
l’amour est le plus grand :
la foi et l’espérance sont la relation
que nous avons à Dieu,
l’amour, c’est Dieu lui-même qui nous agit.
On pourrait aussi dire :
la foi et l’espérance même si elles sont dons
de Dieu sont humaines,
Où encore :
l’amour est premier et dernier.
Avant de croire, avant d’espérer j’étais aimé.
L’amour est le plus grand.
Mais quel amour ?
Que ce soit par les évangiles
ou dans les épîtres,
agapao est beaucoup plus utilisé
que fileo
mais sont ils aussi soigneusement
distingués qu’on aime
à le dire ?
Quand Matthieu ou Luc nous disent
que les pharisiens
aiment les premières places,
pas de soucis c’est bien fileo
de même quand il est question
de ceux qui aiment leur père ou leur mère
ou leurs enfants
plus que Dieu c’est encore fileo
Un peu plus problématique le
« si vous n’aimez
que ceux qui vous aiment
que faites vous de plus
que les païens »
parce que là, le verbe employé est agape
Si la distinction
avait été aussi importante
entre les deux verbes,
Matthieu nous aurait sans doute dit
qu’il ne faut pas se contenter
de fileo
ceux qui nous fileo
mais qu’il faut fileo ses ennemis.
Mais quand
on arrive à l’évangile selon Jean,
là c’est une catastrophe,
si Jean utilise lui aussi l’agape
plus que la filia,
il utilise néanmoins le vocabulaire
de la filia
(verbe et substantif)
bien plus que les autres.
Et surtout, sous sa plume,
les deux mots
semblent interchangeables :
le « Pierre m’aimes-tu »
« Seigneur j’ai de l’affection pour toi »
me paraît un bon exemple.
Certains veulent absolument voir
un sens au décalage entre m’agape-tu,
je te fileo
Mais en fait,
vu la tournure du dialogue
m’agape tu ?
Je te fileo,
m’agapes-tu je te fileo
me file-tu, je te fileo
je n’en suis pas très sûr.
J’aurais été plus convaincu
si Pierre avait fini par passer
à l’agape.
Bref,
je pense
que la traduction
m’aimes-tu,? tu sais que je t’aime
est plus fidèle au sens du texte
que celles
qui veulent montrer la
différence des verbes.
Bien sûr
c’est discutable
mais j’ai d’autres arguments.
Petit exercice
« Aimez-vous les uns les autres
comme je vous ai aimé»
agapaw ou fileo ? Agapao , bien sûr.
« Le père lui-même vous aime
parce que vous m’avez aimé »
agape ou fileo ?
Fileo dans les deux cas.
« Il n’y a pas
de plus grand amour
que de donner sa vie pour les amis »
agape ou filia? Agape et amis ? Filos.
Alors que ça aurait tout à fait
pu être agapetos.
« Le Père aime le Fils » ?
agape ou file
En fait , une fois l’un (3 ; 35)
une fois l’autre (5,20)
Le disciple que Jésus aimait :
agape ou filia ?
Généralement c’est agapao
mais une fois c’est fileo
qui est
employé
Bref, vous voyez qu’il est difficile
de vouloir établir
des catégories
radicalement séparées
avec ces deux termes.
Et je crois que c’est très bien
parce que le risque à vouloir absolument
distinguer l’agape
d’une notion sentimentale
ou affective
c’est de le désincarner et donc
de le faire sortir
du registre de l’amour.
On finit par réduire l’agape
aux actes qu’il entraîne,
or Paul nous dit bien que
c’est impossible
« si je vend tous mes biens,
si je livre mon corps aux flammes,
bref si je fais tous les sacrifices
et que je n’ai pas l’amour,
cela montre bien qu’on peut
faire les gestes
de l’amour sans
aimer.
Il ne suffit pas
que je me donne à fond pour l’autre
pour prétendre l’aimer,
il faut que cet autre me soit
véritablement cher, précieux :
c’est là ce qui fait l’amour.
Et c’est bien pour cela que je crois qu’eros,
agape et filia sont trois formes
d’un seul et même
mouvement vers
l’autre.
Bien sûr il y a des distinctions
(distinctions faciles
à ressentir,
mais pas faciles à théoriser),
mais ce qui les distingue,
c’est précisément ce qui sort
du champ de l’amour.
Un exemple,
une des distinctions que je ferais
entre agape et filia
entre l’amour chrétien et l’amitié,
c’est que l’amitié nécessite
la réciprocité,
si j’ai de
l’amitié pour une personne
et que celle-ci n’en a pas pour moi, je ne
pourrais jamais la dire mon amie
ni me dire son ami.
Alors que l’agape
ne nécessite pas la réciprocité,
il nécessite même de ne pas la nécessiter.
Mais ce besoin de réciprocité
ne fait pas partie de l’amour,
c’est un sentiment
annexe.
Bref, l’agape est différente
de l’amitié mais il est impossible
de complètement séparer les deux
et encore plus de les opposer.
Il est dangereux également
de vouloir les graduer,
d’essayer de dire laquelle
vaut mieux.
La Bible ne nous invite pas à faire
cette distinction
si chère aux enfants entre copain,
ami et meilleur ami.
Il est bien évident qu’il n’est pas
question d’aimer
moins ses amis ou
sa famille,
mais bien
que le visage de l’inconnu
nous devienne aussi cher
que celui de nos amis.
L’amour, l’amitié
ne se dit pas en terme de préférence :
c’est visible dans
les relations familiales :
parmi nos enfants,
il en est avec qui la relation est
plus facile
et d’autres avec qui elle
est plus difficile,
mais cela ne signifie pas forcément
que nous préférons
les premiers
aux deuxièmes.
C’est vrai
aussi dans notre relation
à nos parents, même s’il en est avec qui
il est plus facile de parler,
cela ne signifie pas forcément
que nous aimons moins l’autre.
Aussi, ne coupons pas trop l’agape,
un amour idéalisé de l’amitié.
J’aime à imaginer
Jésus et ses disciples
comme un groupe d’amis où l’Evangile
et la proximité du Royaume
se vivait
non seulement
dans la prédication,
la prière
et le service
mais aussi dans la joie toute simple
de l’amitié partagée,
du plaisir d’être
ensemble.
Vous voyez
la relecture théologique
devait nous protéger
contre une lecture sentimentale
mais voilà qu’elle maintient le lien
entre amour chrétien et affection humaine,
qu’elle nous conduit aux effusions.
Parce que, Dieu merci,
l’amour n’est pas simplement
un discours
qui résonne dans nos églises,
c’est une grâce que nous vivons
au quotidien.
Nous avons tous
nos engagements,
nos missions, nos responsabilités.
Que ce soit dans notre famille,
dans notre travail, dans notre église,
dans tous ces cercles que
nous fréquentons.
Nous pouvons
assumer ces responsabilités
parce que cela va dans notre intérêt,
parce que nous aimons
que les autres
nous soient reconnaissants,
parce que c’est notre gagne-pain.
Et tout cela est très bien,
admirable mais ce n’est pas facile.
Nous pouvons aussi les assumer
par amour,
l’amour de notre famille,
l’amour du prochain,
assumer nos responsabilités
non pas parce qu’il faut le faire,
non pas pour nous,
pour le regard des autres
mais pour l’autre.
Et là, les choses
deviennent immédiatement plus faciles
. C’est cela la magie de l’amour :
il nous fait faire librement,
avec plaisir
(ce qui ne veut pas dire sans effort)
ce que nous ne supporterions pas
d’être contraint de faire.
Ainsi, désirer
le don le plus grand,
c’est demander à Dieu
de transformer notre vie,
non pas forcément en transformant
notre manière de faire
mais en transformant nos motivation,
nos raison d’agir.
Et puis, cet appel à l’amour,
nous permet également de
rendre grâce
pour les temps d’amitié, d’affection,
d’y discerner la présence véritable
de Jésus Christ
Et c’est vrai aussi pour notre vie
d’Eglise.
Bien sûr
l’Eglise est bien plus qu’un
cercle d’amis
et si nous sommes appelés
à nous agape
nous sommes sans doute trop différents,
trop nombreux pour
tous nous fileo
Mais ce serait tellement triste
qu’il n’y ait pas au sein de nos églises
des amitiés qui naissent,
des groupes d’amis
qui se forment nous rappelant
que c’est dans notre pâte
humaine que souffle
l’Esprit de Dieu,
et que notre amour
ne doit surtout pas prendre
un tour désincarné.
Et la plus grande promesse
de cet hymne à l’amour,
c’est que cet amour
que nous aimons tant ressentir,
cet amour qui nous fait vivre,
ne disparaîtra jamais.
C'est vrai qu'il est facile de sortir
de l'amour
et que le champs de l'amour
tel que le dépeint Paul
Mais tout ce qui le pollue,
tout ce qui nous fait sortir de l’amour,
disparaîtra :
c'est du rien. Et rien ne fera
disparaître l’amour.
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