La honte
est la première émotion mentionnée
dans la Bible
avant la peur et
la colère :
« Or tous les deux étaient nus,
l’homme et sa femme,
sans se faire mutuellement honte. »
Parce qu’ils respectent
l’interdit de Dieu… [Adam et Eve]
assument ensemble “eux deux”
une existence traversée par un mal
dont ils acceptent de ne rien connaître »
écrit Lytta Basset dans
Le pardon originel,
de l’abîme du mal au pouvoir de pardonner.
Ce n’est qu’après la désobéissance
à l’interdit de Dieu
et l’acquisition de la connaissance
du bien et du mal,
bref du jugement des autres,
qu’ils auront besoin de cacher
leur nudité et qu’ils rentreront
en rivalité.
Par sollicitude,
YHWH Dieu leur fera
des tuniques de peau
pour remplacer
la protection faite de feuilles de figuier.
C’est l’apparition
de la honte qui est la marque
d’un changement de statut
de la créature humaine.
Comme en écho,
la honte est aussi évoquée
dans le dernier livre de la Bible :
« Et que ne paraisse pas la honte
de ta nudité. »
Ap 3,18
Cette honte
de la nudité est donc bien
symptomatique de la condition humaine
coupée de Dieu.
Jamais dans toute la Bible
il n’est fait mention de la honte de Dieu,
et pour cause !
Non-condamnation
Jésus
a dû expérimenter la honte
pendant son procès
et son exposition sur la croix.
Il a gardé toute confiance
en son Père dont il se sent totalement aimé.
Lui-même a été confronté
à la situation d’une femme
(Jn 8,1-11)
« prise en flagrant délit d’adultère »,
« mise au milieu du groupe »
et qui ne dit rien.
J’imagine qu’il a immédiatement
identifié la honte de cette femme,
qu’il compatit à cette émotion
et le signifie physiquement
en se baissant lui-même en avant.
En écrivant sur le sol,
il envoie probablement un message codé
aux scribes et pharisiens,
sans les humilier à leur tour
devant le peuple.
Peut-être cite-t-il Jérémie :
« Tous ceux qui t’abandonnent
seront honteux
et ceux qui se détournent de toi
seront inscrits dans la terre
[leur nom sera vite effacé, oublié]. »
17/13
Ainsi Jésus
invite-t-il scribes et pharisiens à reconnaître
la honte finale qui
les menace.
C’est dans cette capacité
à accueillir la honte
sans l’instrumentaliser (celle des autres, la sienne)
que Jésus puise sa réplique :
« Que celui d’entre vous
qui est innocent [de toute faute]
lui jette la première
pierre.»
Cette invitation paradoxale poussera
ses adversaires à se retirer
« l’un après l’autre,
à commencer par les plus âgés ».
Ayant écarté la lapidation
qui menaçait la femme (et lui-même ?),
il cherche à lui rendre sa dignité.
Il la provoque
à reprendre la parole avec une question surprenante,
car il connaît la réponse !
« Femme, où sont-ils donc,
personne ne t’a condamnée? –
Personne [ne m’a condamnée], Seigneur. »
Il enfonce alors le clou :
« Moi non plus, je ne te condamne pas : va
et désormais ne
pèche plus. »
Péché, honte,
non-condamnation.
Voilà sans doute la réponse de Dieu :
il n’y a plus de condamnation
du péché,
car la honte est déjà la condamnation
de l’acte par soi-même,
sert déjà de processus de réparation
à condition de l’accueillir,
de la reconnaître, de (se) l’avouer.
Dieu a de la compassion pour
ceux qui ont honte.
Comme si la honte était
l’inscription en nous
que la rupture de confiance avec soi-même
(identité), les autres (communauté)
et avec Dieu (foi, fidélité)
est une rupture de relation
dont seul l’amour,
comme acceptation inconditionnelle
parce que non jugeante,
peut nous protéger.
Les sources
identifiées de la honte
sont nombreuses :
raser la barbe d’un homme
2 S 10,5
maltraiter une personne affaiblie
Jb 19,3,
manquer de courage
2 S 19,4
se prostituer Jr 3,3
commettre des « fautes »
Es 43,10
comme le meurtre
Ab 10
l’idolâtrie
Es 42,17 Jr 51,47 ; Mi 3,7
les sacrifices
Os 4,19
faire confiance à l’Egypte,
pays de l’esclavage
Es 30,3 ; Jr 2,36
A l’inverse, celui qui fait confiance
en YHWH
Ps 25,2 ; 71,1
sera protégé de la honte
Ps 22,6 ; 50,7.
Le salut est lié à la fin de la honte
Ez 16,62 ; Es 65,13 et Jl 2,21
A quoi fait écho :
« Demeurez en lui,
afin que lorsqu’il paraîtra
nous ayons pleine assurance
et ne soyons pas remplis de honte loin de lui,
à son avènement. »
1 Jn 2,28
La honte est une émotion,
c’est-à-dire une réaction corporelle,
physiologique, spontanée
et très fugitive.
Elle se manifeste universellement
par des rougeurs sur le visage,
des yeux dirigés vers le bas
et la tête penchée en avant.
Ces manifestations du visage
pourraient signifier aux autres
une atteinte dans son intégrité
et une demande de ménagement :
la honte
rassure l’entourage
et peut provoquer de l’indulgence
et nous protège de l’exclusion.
Elle témoigne
d’une expérience d’infériorité,
comme la nudité
ou le dénuement économique ou social.
Elle résulte
de la transgression d’une norme
du groupe d’appartenance
qui fonde l’identité,
ou d’une de nos propres valeurs
(manque de courage).
Elle provient d’un jugement
prononcé par les autres
(surtout si nous sommes« pris sur le fait »)
ou par nous-mêmes,
lequel atteint notre idéal d’être, voire
notre toute-puissance.
Plus l’enfant
fera l’expérience de la honte, moins
il aura d’estime de soi.
Les parents devraient faire
très attention
aux remarques qu’ils font aux enfants,
ou sur eux,
notamment quand ceux-ci
ont une expression spontanée :
leur rire peut être perçu
par l’enfant comme un jugement
qui provoque leur honte.
Dans sa spontanéité
l’enfant a livré une part d’intimité
(de nudité !)
qu’il voit ridiculisée.
Les enseignants et autres éducateurs
peuvent être amenés
à provoquer aussi de la honte
quand ils dévalorisent un enfant
devant ses camarades.
Il faut être vigilant
car le sentiment de culpabilité
peut s’installer durablement,
quand la honte
n’a pas pu être exprimée et reconnue.
Il importe de pouvoir avouer
(à soi comme aux autres)
sa honte,
sinon elle nous « remord » et
peut resurgir en
maladie.
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