Tuphlos
est employé
comme nom commun ou
comme adjectif.
La quasi-totalité de ses emplois
dans le N T
se trouve dans les évangiles.
Chacun des quatre évangiles
met en scène des récits de guérison
d’aveugles par Jésus,
mais également,
on découvre dans les évangiles de Matthieu,
Luc et Jean,
des discours où tuphlos
est employé comme une métaphore,
une image.
En effet, aveugle, tuphlos,
désigne une personne privée
de la vue mais aussi quelqu’un manquant
de discernement, de compréhension.
Il en est de même en français où l’expression
“je ne vois pas” signifie, “je ne comprends pas”.
Le double sens est
couramment employé,
il ne nécessite aucune explication,
on voit très bien ce dont
il s’agit !
Le sens métaphorique de tuphlos
est connu largement dans l’Antiquité
dans le monde grec et aussi
dans le judaïsme.
L’image se prête
parfaitement bien au domaine de la foi,
quand il est question
par exemple de révélation,de dévoilement,
l’aveugle, l’incrédule,
ne voit pas ce qui est révélé et que
d’autres voient bien.
Toute une série d’autres métaphores
autour de la vue et des possibilités de voir
(ou pas) entrent avec tuphlos
dans ce grand champ de la compréhension
et de la foi,
comme par exemple les images
de la lumière et de l’obscurité,
du jour et de
la nuit.
Le passage
de la cécité à la vue
indique le mouvement spirituel
d’une conversion ou alors,
et c’est particulièrement le cas
dans l’évangile selon Luc,
l’entrée dans un temps nouveau.
Au chapitre 4
de l’évangile de Luc,
le ministère public de Jésus
commence à la synagogue de Nazareth.
Jésus y lit, au livre du prophète Esaïe,
le passage suivant :
« L’Esprit du Seigneur est sur moi
parce qu’il m’a conféré l’onction
pour annoncer la Bonne Nouvelle aux pauvres.
Il m’a envoyé proclamer aux captifs la libération
et aux aveugles le retour à la vue,
renvoyer les opprimés en liberté,
proclamer une année d’accueil par le Seigneur ».
Le texte se poursuit ainsi :
“Et il roula le livre, le rendit au servant et s’assit ;
tous dans la synagogue
avaient les yeux fixés sur lui.
Alors il commença à leur dire :
«Aujourd’hui, cette Ecriture est accomplie
pour vous qui l’entendez. »”
La lecture du chapitre 61
du livre d’Esaïe est associée
au commencement de l’année du jubilée
et au jour de Kippour (=“pardon”)
dans le judaïsme.
Par la lecture de ce texte
et la parole qui l’accompagne,
Jésus indique clairement
le commencement d’un temps nouveau,
le temps où le Royaume de Dieu
se fait proche.
Le retour à la vue des aveugles,
comme les autres missions
conférées à celui qui a reçu l’onction,
signe un changement,
une nouveauté radicale,
inimaginable, irréalisable à mesure humaine.
Le retour à la vue des aveugles devient
le signe de la présence de l’Evangile,
la Bonne Nouvelle,
en Jésus.
Un peu plus tard,
un peu plus loin dans l’évangile de Luc,
au chapitre 7,
c’est encore avec,
parmi d’autres,
le motif du retour à la vue des aveugles,
que Jésus répond aux envoyés
de Jean le Baptiste venus le trouver
avec une question :
« Es-tu celui qui vient
ou devons-nous en attendre un autre ? »
Jean le Baptiste lui-même
veut y voir clair
dans tout ce qu’il entend au sujet de Jésus,
et sa question est
directe.
La réponse de Jésus
se déploie en deux temps
“ A ce moment-là,
Jésus guérit beaucoup de gens de maladies,
d’infirmités et d’esprits mauvais,
et il donna la vue à beaucoup d’aveugles.
Puis il répondit aux envoyés :
«Allez rapporter
à Jean ce que vous avez vu et entendu :
les aveugles
retrouvent la vue,
les boiteux marchent droit,
les lépreux sont purifiés
et les sourd entendent,
les morts ressuscitent,
la Bonne Nouvelle est annoncée
aux pauvres. »”
Les œuvres de Jésus,
éclairées par leur conformité à l’Ecriture
(toujours le livre du prophète Esaïe),
révèlent qu’il est bien le Messie,
un Messie plein de compassion
et de bonté.
Temps de proximité du Royaume,
temps de guérison
et de restauration de l’être humain,
c’est aussi pour certains
un temps de crise.
Des aveugles recouvrent la vue
dans les villes et le long des chemins,
mais lorsque la cécité est spirituelle,
la présence de Jésus en est le
révélateur sans concession.
Ainsi les pharisiens
sont-ils particulièrement
et à plusieurs reprises dans les évangiles
de Luc et Matthieu désignés
comme aveugles
et même des aveugles se complaisant
dans leur cécité.
Une semblable parole de Jésus
se retrouvent dans les deux évangiles
mais dans deux contextes différents.
Chez Luc,
elle est présentée explicitement
comme une parabole dans le discours
dans la plaine, Jésus s’adressant
à ses disciples et à la foule
Luc 6,39
« Un aveugle peut-il guider un autre aveugle ?
Ne tomberont-ils pas tous deux
dans un trou ? »
—Cette parabole introduit
l’enseignement suivant :
«Qu’as-tu à regarder la paille
qui est dans l’œil de ton frère ?
Et la poutre qui est dans ton œil à toi,
tu ne la remarques pas ?
Comment peux-tu dire à ton frère :
“Frère, attends,
que j’ôte la paille qui est dans ton œil !
toi qui ne vois pas la poutre
qui est dans le tien ? ”
Hypocrite, ôte d’abord la poutre
de ton œil !
Alors, tu verras clair
pour ôter la paille
qui est dans l’œil de
ton frère. »
Dans l’évangile selon Matthieu
Matthieu 15,10 et suivants
Jésus parle des pharisiens
scandalisés car Jésus a dit à la foule :
«Ce n’est pas ce qui entre dans la bouche
qui rend l’homme impur,
mais ce qui sort de la bouche,
voilà ce qui rend l’homme impur.»
Jésus dit à ses disciples :
« Laissez-les
ce sont des aveugles qui guident des aveugles.
Or, si un aveugle guide un aveugle,
tous les deux tomberont
dans un trou. »
Cette courte
sentence d’une sagesse universelle
indique le danger
pour ceux qui prétendent conduire
qui que ce soit sur le bon chemin,
vers la lumière.
Elle invite chacun à aiguiser
son regard sur lui-même avant tout,
plutôt que de se comporter
en hypocrite.
C’est dans un long développement
au chapitre 23 de l’évangile de Matthieu
que l’hypocrisie des pharisiens
est clairement accusée.
C’est un jour d’affrontement
entre les pharisiens et Jésus dans le temple
de Jérusalem.
Jésus quittera du temple
après une longue accusation
devant l’entêtement,
l’aveuglement des pharisiens :
malheur à vous,
scribes et pharisiens hypocrites et aveugles!
Tout ce discours est rythmée
par la cadence rapide et exaspérée des
« Malheur à vous ! »,
cadence appuyée par la répétition des
« Hypocrites ! » et des « Aveugles ! »
qui alternent pour mieux dénoncer
à la fois la conduite des pharisiens
et les conséquences de leur conduite
sur ceux qu’ils doivent,
ceux qu’ils
devraient guider.
Lier ainsi l’hypocrisie
avec l’aveuglement constitue
en fait une sorte de redondance.
Car dans les textes bibliques,
l’hypocrisie est un aveuglement,
un aveuglement sur soi.
L’hypocrite est celui
qui ne voit pas la poutre dans son œil
mais voit très bien la paille dans l’œil du voisin ;
l’hypocrite est celui qui ferme l’entrée
du Royaume des cieux
à ceux qui
voudraient y entrer
et qui lui-même n’y entrera pas ;
l’hypocrite est celui qui verse
ostensiblement ses offrandes
et la dîme sans se préoccuper de mettre
en pratique la justice et
la miséricorde.
Notons également que si les pharisiens
hypocrites et aveugles
sont de plus qualifiés d’insensés,
c’est bien que leur esprit est obscurci,
enténébré,
aveuglé.
Révéler l’hypocrisie,
dévoiler l’hypocrite
(et les comportements des pharisiens
ne sont ni plus ni moins que des comportements
très très humains),
ce que Jésus fait là, c’est aussi
de donne à ces aveuglés
de quoi recouvrer la vue,
mais en passant toujours par une crise,
crise dont il a payé le prix de sa vie,
crise qui ne laisse pas indemnes
ceux qui la traversent.
A charge aussi pour les disciples
de comprendre aussi que le mépris
et la condamnation de l’autre,
même pharisien,
révèle pour soi-même,
cette satisfaction de soi que
provoque l’hypocrisie …
Autre crise
dont les enjeux sont posés
à l’occasion de la guérison d’un aveugle,
c’est celle mise en scène dans l’évangile de Jean,
au chapitre 9 :
la guérison de l’aveugle-né
Le récit de Jean est très ample.
On lit d’abord un bref dialogue
entre Jésus et ses disciples
au sujet de cet aveugle
qu’ils voient en passant.
Bref mais important dialogue
où Jésus affirme d’abord
que la cécité de l’homme
n’est pas la conséquence de ses péchés
ni de ceux de ses parents,
puis affirme ensuite qu’il est lui,
Jésus, la lumière du monde.
Lumière pour révéler
ce qui est dans le monde,
lumière pour révéler ce qui est
au-delà du monde …
°°
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