Si la Parole aujourd’hui
s’est répandue jusqu’aux extrémités de la terre,
il lui reste aujourd’hui encore à atteindre l’extrême profondeur
de nos cœurs,
y compris dans l’Eglise.
La propagation de la Parole
réside là aussi:
il faut qu’elle grandisse dans la profondeur
de l’être humain.
La propagation de la Parole en profondeur,
cela signifie que nous sommes apôtres, missionnaires, évangélistes
de cette Parole jusqu’à l’extrême profondeur de l’homme, chez les autres,
bien sûr, mais à quoi bon,
si cette évangélisation jusqu’à l’extrême profondeur de l’être
ne se fait pas en nous-mêmes,
jusqu’au plus profond de
nous-mêmes?
Si l’Eglise veut grandir, qu’elle grandisse en profondeur,
c’est-à-dire que la Parole se propage en profondeur,
en chacun de nous.
C’est là-dessus que je voudrais m’arrêter, maintenant,
par quelques remarques
à ce sujet.
A plusieurs reprises
dans les évangiles, Jésus parle de croissance,
croissance de la Parole et du royaume; et la plupart du temps,
presque toujours, il propose des images qui parlent
de croissance végétale:
le grain de blé, la graine de moutarde, les fleurs des champs qui croissent…
Toutes ces images montrent que c’est Dieu
qui s’occupe de la croissance, à ceci près que cela dépend aussi de nous,
à savoir de la manière dont nous
soignons la racine.
La semence qui n’a pas de racine pousse vite,
mais au premier rayon de soleil,
elle fane et ne porte aucun fruit.
Pour qu’une plante grandisse, il faut que grandissent ses racines.
Pour que l’Eglise grandisse,
il faut que la Parole nous travaille en profondeur.
C’est une nécessité de la croissance.
Si donc l’Eglise veut grandir,
si elle veut accompagner la Parole dans son expansion,
il est nécessaire que chacun de ses membres s’ouvre au travail
en profondeur de la Parole, sinon c’est sans lendemain.
C’est clair: la croissance de l’Eglise passe
par l’approfondissement personnel de chacun de nous.
Et cela, le livre des Actes
le montre aussi.
La toute première description de la communauté chrétienne
nous montre une grande attention à l’édification
personnelle des croyants:
ils étaient assidus, persévérants dans l’enseignement des apôtres,
dans la prière, dans la fraction du pain,
ils étaient au temple ou chez eux pour tout ce qui vient d’être rappelé
et qui contribue magnifiquement à l’édification
en profondeur de chacun.
C’est avec cette profondeur-là que la Parole a pu s’enraciner
pour que grandisse l’Eglise.
Le contre-exemple est donné par Ananias et Saphira:
leur conversion a été en surface, sans les racines profondes du don total;
ils se sont gardés une partie pour eux-mêmes,
à l’écart de la Parole; et ils
en sont morts.
Concrètement,
la profondeur de la Parole en nous,
cela veut dire méditer cette Parole
la prier et la vivre jusqu’au fond, au quotidien.
Les racines poussent dans la prière, dans la méditation,
dans le vécu, sans relâche.
Sans cet approfondissement d’édification personnelle,
tout projet d’Eglise est vain, creux, sans racine,
superficiel et sans avenir.
C’est par les racines qu’une plante grandit.
C’est dans l’approfondissement de la Parole en nous
que l’Eglise pourra grandir.
Peut-on décrire cet enfouissement de la Parole en nous?
C’est très difficile, justement parce que c’est enfoui,
invisible comme des racines.
Toutefois, je vais essayer de me risquer un peu.
Il me semble que l’enfouissement de la Parole jusqu’aux extrêmes profondeurs
de notre être se fait en trois paliers inséparables:
l’affectif, le cérébral et le plus profond que je ne sais pas nommer.
C’est peut-être ce que la Bible appelle
le cœur ou l’âme.
L’affectif.
Souvent, le premier contact de la Parole dans une vie
oncerne l’affectif, l’émotionnel.
L’adhésion première à la Parole est affective, avec beaucoup de chaleur
ou de larmes parfois, mais sans
une grande profondeur.
Le cérébral.
Ensuite, il y a une mise en ordre de la foi par l’intelligence;
la foi est raisonnée, éclairée, expliquée.
L’adhésion à la Parole intègre la réflexion.
L’évangélisation de l’être s’arrête à la tête,
ce qui ne donne pas encore une
grande profondeur.
Après la conversion émotive
et la conversion cérébrale de l’être
, il y a encore tout le reste à convertir:
nos désirs, nos comportements, nos habitudes,
notre manière de servir, d’espérer, d’aimer…
Tout l’inconscient que la Parole atteint aussi
au point de guérir des blessures
profondes…
Nous prenons soin de nous former,
humainement, théologiquement, et c’est bien, mais cela reste parfois cérébral.
La Parole va plus loin; elle nous forme,
mais surtout elle nous transforme,
et cela de plus en plus
en profondeur.
Notre manière de nous former
est telle que nous finissons par scruter la Parole, par l’analyser,
par la maîtriser et parfois même par la manipuler!
Nous mettons la Parole à notre service, alors que c’est à elle
de nous mettre à son service et de mettre la main sur nous.
Et c’est cela la profondeur:
laisser la Parole prendre possession de notre être,
souverainement.
La Parole nous évangélise,
nous fortifie, nous nourrit, nous guérit, nous pacifie,
nous purifie, nous sanctifie, nous ouvre aux autres et à Dieu…
La Parole qui grandit en nous en profondeur, c’est tout un travail.
Mais attention! Il ne s’agit pas d’un travail sur nous-mêmes
de type nombriliste, narcissique,
égoïste…
Non! Ce n’est pas un travail
de nous sur nous, mais un travail de la Parole sur nous, en nous.
C’est Dieu lui-même qui poursuit son travail en nous,
par sa Parole, vivifiée par l’Esprit Saint.
C’est un travail d’illumination, de guérison, de transformation,
de purification, de transfiguration, bref, de sanctification.
La sanctification, ce n’est pas se sanctifier soi-même;
ce n’est pas notre œuvre;
c’est être sanctifié par Dieu, se laisser sanctifier par sa Parole.
C’est l’œuvre de Dieu, avec notre accord, notre approbation,
l’acquiescement de notre volonté.
La profondeur des racines est cachée.
La Parole s’enfouit aussi en secret dans nos vies,
pour grandir dans le secret de la prière,
dans le secret de la méditation de la Parole, dans le secret
d’une vie d’un humble amour.
Ce caractère secret de l’approfondissement est un bon antidote
contre toutes les bouffées d’orgueil
dans la volonté de grandir.
Paul a commencé
par passer trois ans au désert avant de se mettre à prêcher.
Non pas trois années de formation,
mais trois années de transformation intérieure, en profondeur.
On tombe de cheval en quelques secondes,
mais cela ne suffit pas pour transformer
le cœur en profondeur.
Encore quelques remarques
pour situer les étapes de notre intériorisation
de la Parole par rapport à notre manière d’évangéliser les autres.
Celui qui en reste au stade affectif
de son adhésion à la Parole est généralement très missionnaire,
très enthousiaste pour transmettre, très soucieux et désireux d’évangéliser.
Celui qui se cantonne dans le stade cérébral
perd souvent cet élan missionnaire;
il ne va auprès des autres que pour discuter des idées,
échanger des points de vue; et il n’attire
pas beaucoup à lui.
Celui chez qui la Parole est allée en profondeur devient plus silencieux;
il est peu missionnaire, ne discute pas,
mais il se met à rayonner, à attirer par ce rayonnement,
non pas son rayonnement propre, mais le rayonnement de la Parole en lui.
Alors la Parole grandit à travers lui et se répand;
alors l’Eglise grandit aussi, car elle grandit
avec la Parole.
Je voudrais donner deux exemples
de ce rayonnement et ce sera ma conclusion.
Je prends ces deux exemples dans nos Eglises de la Réforme,
en sachant qu’il y en a d’autres dans les autres Eglises.
J’en reste cependant à nos Eglises,
car je crois que cela nous parle mieux.
Dietrich Bonhoeffer est un de ces hommes
chez qui la Parole s’est profondément enfouie
jusqu’au plus profond de son être.
Avant la guerre, il avait un certain rayonnement dans son entourage,
mais son rayonnement s’est très nettement intensifié
dès lors qu’il a été en prison.
C’est là que la Parole est allée au plus profond de son être;
elle a travaillé cet homme, l’a transformé, purifié, sanctifié..
Alors la Parole a grandi en lui, à travers lui,
à partir de lui.
Par le rayonnement de la Parole à travers cet homme,
l’Eglise a grandi, non seulement en Allemagne,
mais bien au-delà encore.
Mon autre exemple est celui de Marie Durand
et des autres prisonnières de la Tour de Constance.
Il ne s’agit là encore que de vies travaillées par la Parole
jusqu’au plus profond des cœurs.
Ces femmes n’ont rien dit ou presque; elles n’ont pas pu
être missionnaires;
elles ont mis des années pour écrire un seul mot sur la margelle d’un puits.
Elles ont rayonné et rayonnent encore.
A travers elles, Dieu a fait grandir l’Eglise,
en faisant grandir dans ces femmes sa Parole, une parole priée,
méditée, assimilée jusqu’au plus profond de l’être, au point de rayonner.
Ces femmes ne se sont pas préoccupées de savoir si l’Eglise allait grandir
à travers elles; elles voulaient avant tout que la Parole grandisse
en elles et les habite
en profondeur.
Et c’est Dieu qui a fait le reste.
Chers frères et sœurs, si nous voulons vraiment
que l’Eglise grandisse, alors, commençons par laisser grandir en nous
la Parole jusqu’au plus profond de notre être…
Et Dieu fera le reste!
D. Bourguet
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